Avec Aqua, l’écrivain Mathias Koenig creuse un méandre très cohérent entre la fiction et le documentaire. Au lecteur d’apprécier à sa juste valeur, cette œuvre à la fois très didactique sur l’utilisation de l’eau dans une commune rurale ( possédant ce privilège de l’exploiter quand la majorité des villages sont raccordés au réseau principal) mais aussi très observatrice d’un microcosme de petit bourg où des natifs cohabitent avec des néo-ruraux. Ce qui est au cœur d’Aqua, finalement, ce sont les divisions d’une communauté face à l’eau, qui n’arrive pas à se mettre d’accord puisque ses propres visions de vies divergentes, la condamne à sa stagnation civique et intellectuelle. Avec une galerie de personnages antagonistes, Gaspard Koenig décrit donc avec justesse des oppositions épidermiques ( comme celle de Maria-l’universitaire reconvertie en épicière de proximité saisissant les préoccupations citoyennes sans maîtriser les codes du sérail municipal-avec Martin, haut fonctionnaire familier des intrigues politiques mais d’abord dénué d’empathie pour ses congénères de la campagne). Mais aussi celle de Mathieu et Jobard, deux hommes qui n’ont pas la même façon de vivre de l’agriculture.Puis il y a les personnages comme Sélim et Léa, vivant leurs quêtes personnelles de survivaliste et de naturopathe, en ne confrontant jamais des préoccupations aux antipodes. Un terreau fictif riche pour satiriser des personnages qui s’affrontent ou s’ignorent. Par contre, ce qui suscite de l’intérêt dans ce roman, c’est l’arc narratif de ces personnages qui vont évoluer avec les circonstances, se remettre en question dans leurs ultimes retranchements ( le départ définitif pour la Roumanie pour Maria, la découverte de la démocratie alternative pour Martin au détour d’un livre de sociologie). Au niveau du sujet même, l’utilisation équitable et raisonnée de l’eau, l’auteur nous invite à connaître les organismes de gestion, les possibilités d’exploitation ( du raccordement, à la technique de reméandrer jusqu’à la polémique bassine), mais aussi les limites d’intervention des acteurs de l’état dans des contextes de crise. Ce sont des strates de compréhension, subtilement reliées, pour comprendre un enjeu écologique sur lequel plus aucune tergiversation n’est possible car l’eau pourrait manquer et pas seulement à Saint Firmin. Un ultime message à lire entre les lignes, et de faire d’Aqua, un roman plus engagé qu’il ne le paraît.Cela faisait un moment que je n’avais pas lu une œuvre aussi aboutie, résonnante avec des approches si contemporaines du genre humain et de ses préoccupations ( qu’il peut gérer seulement dans la concorde). Chapeau bas.