Une fois n'est pas coutume, défrichons les catastrophes éditoriales de chez Gallimard. Sylvia Plath a eu un certain succès d'estime en France, mais personne n'a lu Sylvia Plath. Évidemment les bilingues liront les poèmes en anglais, mais même ceux-là n'ont jamais lu Sylvia Plath.

Après son suicide à trente ans, Sylvia Plath, qui avait publié Colosse de son vivant, a laissé un manuscrit du son recueil Ariel prêt à être édité et des liasses de poèmes datés. C'est son ex-mari Ted Hughes qui héritera de l'exclusivité des droits. Peut-être sur ce point faut-il revenir sur leur difficile relation pour comprendre à quel point personne n'a lu Sylvia Plath.

Hughes est un mari violent qui la trompe, il est à l'origine d'une fausse couche de Plath qui est déjà fragile psychologiquement, puisque souffrant d'une très lourde dépression. D'autre part Hughes est l'incarnation d'une poésie académique, maintes fois primée et reconnue, à laquelle s'oppose celle de Plath. Le travail littéraire de Plath, dont beaucoup de passages font directement référence à son vécu, s'oppose donc à un ordre social qui la détruit, mais aussi, à une poésie académique qui s'en rend complice, ces deux ordres - social et littéraire – trouvent leur point de convergence directement chez son ex-mari.

On ne sera donc pas surpris d'apprendre que le manuscrit d'Ariel n'a pas été respecté, Hughes en a modifié la composition sans jamais s'en expliquer. Il a ensuite publié deux recueils posthumes qui sont ceux du présent ouvrage en mélangeant des poèmes initialement contenus dans le manuscrit d'Ariel avec d'autres textes des poèmes datés. Oui, personne n'a lu Sylvia Plath, au mieux a-t-on lu une femme brisée dont le travail continue de l'être après sa mort.

C'est là où interviennent les éditions françaises de son œuvre. Françoise Morvan avait essayée de reconstituer les manuscrits originaux pour en proposer une traduction, au plus proche de sa cohérence et de sa structure. Or voilà que chez Gallimard sont publiés ensemble les deux recueils posthumes édités par Hughes, et isolément Ariel dans la monture de Hughes. Les recueils posthumes ont été traduits par deux personnes différentes, et c'est Valérie Rouzeau qui a également traduit Ariel. Une démarche incompréhensible, qui ne respecte ni le travail de Plath, qui s'aligne délibérément sur la récupération qu'en a fait Hughes, et qui multiplie les traducteurs pour encore plus perdre en cohérence poétique.

Morvan est déjà revenue sur cet épisode, elle renie aujourd'hui sa traduction d'Arbres d'hiver, qu'elle dit être le travail dont elle a le plus honte. Il faut savoir que cette traduction était un essai, se basant sur les montures de Hughes au moment où elle découvrait Sylvia Plath avant de se lancer dans l'entreprise de restituer les manuscrits tels qu'elle les avait préparés. Elle préparait donc une traduction des poésies complètes, mais Hughes bloquait les droits, jusqu'à son décès. Finalement Gallimard a décidé de mélanger différentes traductions pour donner sa petite place à tout le monde, en continuant de négliger celle de Plath, comme l'aurait fait Hughes. A la suite de quoi une édition des Œuvres complètes de Plath devait voir le jour, et Françoise Morvan n'ayant rien signé a pourtant vu son travail récupéré et publié sans cohérence selon le désir des éditeurs. Il s'était avéré disponible alors pourquoi ne pas l'utiliser...

Je ne remets pas en cause la qualité des traductions dont on pourrait discuter si seulement on avait lu Sylvia Plath, mais personne n'a lu Sylvia Plath. Nouvelle preuve, s'il en est, au détour d'une banale histoire d'édition, qu'il faut prendre soin d'un livre car c'est toujours une personne que l'on tient entre les mains, et que la fin des œuvres humaines est aussi triste que celle de l'homme lui-même.

Rubedo
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le 6 avr. 2026

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