Décidément, que c’est agréable de voyager avec Betty Chambers! La saga des Voyageurs est un modèle d’expansion d’univers, par touches, tout en douceur. Toujours pas de prophétie, de Héros ou d’Elu. Simplement quelques « intells » qui évoluent dans leur petit coin de galaxie, et dont les vies se croisent au hasard de leurs décisions. On a simplement droit à des rappels subtils de certains personnages que l’on a suivis plus tôt dans la saga, de discrets clins d’œil à la volée. Pour autant, chaque opus a un liant, une thématique filée qui lui donne une unité. Dans Archives de l’Exode, c’est clairement le rapport de l’individu à la société, du « un » au « tout », de la conscience individuelle à la mémoire collective, qui est au cœur du récit.
Rien de mieux comme décor pour aborder cela que la fameuse « Flotte » des exodiens, dont nous entendons parler depuis l’Espace d’un an, étant le lieu d’origine du capitaine Ashby. Cet ensemble de vaisseaux, parti il y a plusieurs centaines d’années d’une terre mourante dans un dernier espoir de sauver l’humanité, est un monde clos, où la communauté prime sur l’individu, où tout se recycle, où rien n’est superflu. Jamais Betty Chambers ne s’était autant rapprochée des Dépossédés d’Ursula Le Guin. En effet, avec son mode de fonctionnement « techno-communiste », la Flotte ressemble en de nombreux point à Anarres.
L’autrice va se servir de ce cadre pour montrer que l’attachement à un passé et une culture commune se construit de plusieurs manières, et peut même passer par un exode (celui de Tessa). Apres tout, les exodiens ne sont ils pas plus terriens que les terriens ne l’étaient avant l’exode ?
Betty Chambers insiste aussi sur le fait que la construction d’une identité collective, d’une réelle fraternité, ne peut se réaliser qu’avec l’accueil, l’ouverture à l’autre. Elle propose un modèle d’intégration qui n’est pas une l’assimilation, mais qui repose sur la compréhension de l’autre, de ses singularités, pour trouver les points de compatibilité entre le cultures et les faire fonctionner ensemble. C’est le parcours d’Eyas (et le sens de la tragique histoire de Sawyer), et cela transparaît dans les réflexions de l’ethnologue harmagienne qui n’a de cesse de chercher du lien avec l’humanité.
Enfin, cette fraternité se bâtit aussi par la douleur : le livre s’ouvre sur l’implosion d’un vaisseau de la Flotte, quelques années avant l’intrigue principale, emportant la vie de plusieurs milliers d’Exodiens. Ainsi apparaît le rôle central des Archives, de la construction de la mémoire, incarnée par la vénérable Isabel : se rappeler celleux que l’on a perdu.es, pour continuer de voler ensemble.
Certaines mauvaises langues diront encore que c’est gnangnan, que ça manque de cynisme, qu’on s’ennuie parce qu’il n’y pas de méchant. C’est oublier que le livre confronte sans cesse son modèle de société au racisme, à l’appât du gain, à l’individualisme, à des démons que les personnages doivent combattre constamment pour maintenir l’équilibre. Alors oui, ils y parviennent. Et bien en ce moment, un peu de lumière au bout du tunnel, ça fait pas de mal.