L’insignifiance, l’indifférence, la superficialité. Voilà ce qu’on nous offre depuis cinquante ans (en général) sous forme de littérature et d’arts plastiques. Le moi, la nullité, l’absence de volume.


Je ne connais rien d’Édouard Levé. J’ai lu ce livre parce qu’il avait une bonne côte sur ce site. Bien mal m’en a pris. Ce livre m’a attristé.


Si c’est un autoportrait, Édouard Levé apparaît comme un privilégié sans projet, un dépressif ivre d’ennui, un dandy en carton, en vérité affreusement conformiste. Un personnage d’un roman de Houellebecq, fade et sans perspective. Un zéro satisfait. Il voyage un peu partout. Il baise dans des endroits chics. Il est à distance de tout, flasque de savon sans odeur, être banal porté par le courant. Il n’a rien à dire. Rien à défendre. Il représente l’abandon total de tout humanisme, de tout effort, la mollesse glaciale, le vide intérieur.


Je suis souvent étonné par le peu de choses que les gens privilégiés ont à offrir, par cet enfermement individualiste sans but, ce manque de personnalité, cette manière de s’avachir sans plaisir, de se vider de leur force vitale sans que personne ne puisse en profiter. Il n’y a plus de sens de la distinction.


On trouve dans ce livre, écrit comme un mode d’emploi sur une machine humaine, les recettes habituelles de la production artistique contemporaine. Fausse originalité. Fausse provocation. Apparence de rupture. Vide de l’expression. Absence de construction et d’élaboration. Absence de contenu réel, de prise de position réelle, de réflexion sur l’homme et sur la vie. Une porosité à la technicisation du monde, dont on se fait l’écho le plus lâche. Levé parle comme s’il alimentait son compte tweeter et tout ça nourrit l’écume des magazines culturels. On remarque qu’aucune personne réelle n’apparaît autre que la sienne, comme s’il avait vécu dans un monde uniquement constitué de caisses automatiques et de robots, d’images et de fonctions. Ses amantes, son frère, ses parents, ses amis, les inconnus qu’il photographie, ne sont que des hologrammes.


Le lecteur normalement constitué ne peut pas se souvenir, arrivé à la dixième page, de ce qui était écrit à la cinquième. Rien n’est développé. Tout est anecdotique et insignifiant. Ce sont des successions de phrases parfois bien trouvées, parfois teintées de mystère, parfois drôles, mais dont on ne tire aucune substance. Ce sont tout au plus des bons mots, des images intrigantes, des signes de reconnaissance (« ah, moi aussi ça m’est arrivé ça »). La belle affaire.


Le pire, c’est que c’est tellement plat, tellement familier, que cela donne à tout un chacun l’idée d’écrire son propre livre, avec la même absence de contenu, la même absence de profondeur. Peu de gens se sentent capable d’écrire l’équivalent d’un roman d’Henry James ou de Roberto Bolaño lorsqu’ils le terminent, mais tout le monde peut s’imaginer produire du Levé (ou à peu près n’importe quel faiseur de pacotille, de ce genre qui se présente comme artiste, écrivain ou autre). On en ressort perdant, en train de crouler sous les productions minables, toujours soutenues par une critique avide de titres nouveaux, de génies hebdomadaires, qui a besoin de consommer, de trouver le bon coup, la grande œuvre de la semaine, pour remplir ses pages et vider un peu plus nos capacités de jugement.

Feloussien
3
Écrit par

Créée

le 10 oct. 2021

Critique lue 202 fois

Feloussien

Écrit par

Critique lue 202 fois

4

D'autres avis sur Autoportrait

Autoportrait

Autoportrait

7

Mattchupichu77

22 critiques

Ils pèsent leur poids, ces haltères égaux (pas de faute : juste une licence poétique, si si) !

En un peu moins de 100 pages, Edouard Levé arrive parfaitement à nous montrer en quoi son projet est à la fois totalement vain et complètement essentiel, ludique et superficiel, égocentrique et...

le 21 janv. 2016

Autoportrait

Autoportrait

10

YvesMabon

772 critiques

Critique de Autoportrait par Yv Pol

Edouard Levé, né en 1965, le premier jour de l'année et suicidé en 2007, le 15 octobre, est un artiste conceptuel, peintre, photographe et écrivain. Autoportrait est une suite de phrases sans lien...

le 19 janv. 2017

Autoportrait

Autoportrait

10

Foxart

312 critiques

Critique de Autoportrait par Foxart

En cent et quelques pages, le génial Edouard Levé (Cf chronique ultérieure ici) dresse un autoportrait en trop plein (plutôt qu'en creux) tout à fait saisissant. Le livre est fait de courtes phrases...

le 8 août 2014

Du même critique

La Fabrique du crétin digital

La Fabrique du crétin digital

5

Feloussien

41 critiques

Le Bon élève

Pendant toute la lecture du livre, j'ai été dérangé par quelque chose de difficile à saisir, qui se trouve en arrière plan de cet essai. Je vais essayer d'en rendre compte, peut-être avec...

le 2 mars 2020

La Société du Spectacle

La Société du Spectacle

5

Feloussien

41 critiques

Un massif sans sommet

Ce livre peut se lire comme une variation cryptique sur le mythe de la caverne de Platon. Avec un ajout important : les ombres (ou les apparences) que les prisonniers regardent danser sur le mur...

le 6 avr. 2021

Ils étaient dix

Ils étaient dix

3

Feloussien

41 critiques

Logicomanie

Une des questions soulevée par le roman est la suivante : Quelle est la place de la logique dans la construction d'une intrigue narrative ? Cette question me semble d'autant plus intéressante...

le 2 mars 2020