On trouve dans ce livre une sorte d’ébauche de ce que sera le chef d’œuvre à venir de Nicolas Mathieu : des personnages écrasés par les rouages d’une société capitaliste impitoyable (l’endettement de Martel pour soigner sa mère, les plans sociaux, les réseaux de prostitution). A cela s’ajoute ici la violence léguée en héritage à Bruce, celle de la guerre d’Algérie, par laquelle s’ouvre d’ailleurs le récit. Les personnages ont donc une réelle profondeur, une consistance, et une dimension tragique qui échappe toutefois au déterminisme, notamment grâce à la dernière scène entre Jordan et Lydie. C’est là que réside la principale force du récit.
Je regrette que le décor dans lequel ils évoluent manque un peu d’épaisseur, de descriptions. On a quelques lieux intéressants (le lycée, de petites villes lorraines) mais peu exploités. Les lieux de convivialité (bars, night-clubs, restos d’autoroute…) sont cependant mieux creusés.
Le genre roman noir/thriller apporte certes une tension, un suspens parfois haletant, mais fait perdre au récit sa vraisemblance, et on n’y retrouve pas la pesanteur des ZUP, si bien décrite dans Leurs enfants après eux. Cet aspect s’accorde parfois avec brio avec la veine sociologique creusée par Nicolas Mathieu ici comme dans tous ses romans, avec par exemple la dernière errance de Bruce dans le blizzard, le personnage le plus pathétique (au sens noble) du livre, et parfois, à l’image de l’eau et de l’huile, ils ne se mélangent pas (que vient foutre la mafia russe dans ce récit?).
Il reste que tout cela est bien ficelé et que le déchaînement de violence dans la dernière partie est très bien amené, à la manière d’une éruption après un long grondement.