Baabou Roi est la première œuvre que j'ai l'occasion de lire de Wole Soyinka. Prix Nobel de littérature en 1986, l'écrivain nigérian a une bibliographie très dense, principalement faite de théâtre, mais qui s'étire du livret d'opéra jusqu'à la poésie. En bon lecteur européano-centré que je suis, il m'a semblé que l'une des meilleures portes d'entrée pour sa littérature serait Baabou Roi.
Baabou Roi est ostensiblement affiché comme une réécriture moderne de la pièce d'Alfred Jarry Ubu Roi, classique du théâtre français, précurseur du mouvement surréaliste et du théâtre de l'absurde. Comment s'emparer de ce matériau de base, faire évoluer son essence et l'adapter au monde contemporain sans dénaturer ses racines ? C'est avec une superbe exécution et aidé par la très bonne traduction de Christiane Fioupou que Wole Soyinka répond à ces interrogations.
Baabou Roi se déroule dans le pays fictif du Gouatouna, qui a connu une série de violents coups d'État sur ces dernières années. Des militaires et politiciens avides d'argent se succèdent en trahison pour s'accaparer les recettes de l'État pétrolier. Bon soldat et bon benêt qui monte en grade par ses contributions à chaque coup d'État, le général Basha Bash est nommé ministre de l'Agriculture par le nouveau dictateur Potiprout. Mais cette rançon n'apparaît pas suffisante à la femme de Basha Bash qui complote pour faire renverser Potiprout et placer son mari à la tête du pays.
Baabou Roi est une œuvre politique, mais aussi une œuvre sur le langage. En reprenant les codes d'Alfred Jarry, Wole Soyinka dépeint avec satire les manœuvres communicationnelles des dictateurs africains pour justifier leur pouvoir et manipuler les masses. Entre fausses promesses, appels au populisme, création de structures administratives floues, utilisation des superstitions religieuses, création d'une foi aveugle en son dirigeant, Baabou Roi utilise l'absurde et les néologismes. L'exécution est superbe et fait rejaillir l'humour d'Alfred Jarry, grotesque, mais qui fait mouche pour pointer la dénaturation du langage.
Sinistre et comique, Baabou Roi est une œuvre que Jarry n'aurait pas renié. Elle rentre dans la catégorie de ces satires qui arrivent à décrire, sous l'aspect gras de leur verbe, les sombres conséquences de la vie politique continuellement volée aux peuples.