S'il y a des auteurs contemporains qui savent me frustrer entre les attentes qu'ils créent et l'aboutissement de leur démarche, Jean Echenoz pourrait être un maître en la matière.
L'écriture de Jean Echenoz a ses immenses qualités de cadrer la vie et son déterminisme comme un conte grâce à une économie de mots pour formuler des images en simplicité. Si ce style lui réussit parfois, notamment dans ce qu'il tente de mettre en scène, à savoir la banalité de l'existence, il s'enfonce malgré tout dans des écueils et des tropes convenus du roman qui rendent la lecture un peu prévisible et ennuyeuse.
Ferrer, le personnage principal donc, s'en va. Où ? Pourquoi ? C'est expliqué laconiquement, mais ce n'est pas important. Et l'écriture de Jean Echenoz arrive à donner un cadre sensoriel étrange. La vie court, tourne autour de Ferrer. Comme dans un conte, il est transporté par des forces qui conditionnent ses actions, sans jamais donner l'impression de chercher à s'en défaire.
Ferrer, un jour, semble vouloir changer de vie. Il quitte sa femme, part en exploration. Pourquoi ? C'est la vie qui suit son court, une force contraignante mais qui ne semble pas oppressive, allant d'elle même. Mais en fait, rien de change vraiment. Ferrer garde un train-train habituel, reste dans un confort commun et rassurant. C'est une douce monotonie qui s'installe, malgré les aventures qui se déroulent.
Et je trouve ça génial. Génial parce que Jean Echenoz arrive à nous sortir des schémas traditionnels de la littérature, des héros qui sont soit maîtres de leur destin, soit embourbés dans une fatalité horrible. Ici tout semble suivre un cadre, mais un cadre paisible, comme une goutte d'eau qui suit docilement le cours d'une rivière vers l'océan.
Mais cette grande trouvaille d'écriture de Jean Echenoz est aussi son épine dans le stylo. Peut-être faut-il que le lecteur s'accroche à des schémas connus ? Faut-il impérativement rajouter des rebondissements dans cette rivière tranquille que l'on suit ? Je ne sais pas. Par exemple, Ferrer se révèle être un homme à femme, à tel point que cela passe l'intrigue principale au second plan. Soit, ça pourrait etre un élément anticlimatique intéressant. Mais cela n'a finalement pas vraiment d'intérêt, d'autant que cet aspect est finalement relégué pour laisser à nouveau place aux péripéties principales et faire basculer ce schéma d'homme-tombeur dans le déjà vu et le convenu.
Jusque là habilement non décrit, Ferrer a le droit finalement à sa description physique vers la fin du récit. Pour l'authentifier, le caractériser, lui donner son statut de héros qui jusque-là lui était refusé. Dommage. Et le cadrage habile de Jean Echenoz, ses descriptions tout en pudeur qui font de la vie banale une rivière tranquille et fatale se retournent contre lui. Son récit lui échappe, sa trame lui fait faux bond. Il faut toucher l'habituel, le convenu, rattraper les habitudes de récit.
Je m'en vais n'arrive finalement pas à toucher ce que Jean Echenoz réussira plus tard dans Ravel. Il l'effleurera néanmoins pendant toute la première moitié du roman. Une proposition littéraire peu commune qui rend les péripéties et les évènements de la vie au déterminisme banal de la vie.