Etrange prémonition que d'avoir toujours associé ce livre à la tristesse ; je savais à quel moment de ma vie j'allais le lire et, en sachant cela, j'aurais préféré ne jamais avoir à sauter le pas paradoxalement. Je ne regrette toutefois pas d'avoir attendu pour lire ce "livre-monument" qui est, pour moi, et pour d'autres peut-être, chargé à ras bord d'un sens tout particulier.
Magie de ces livres rattachés en esprit à une musique, un lieu, un moment, une personne : où puis-je désormais ranger ce livre dans ma bibliothèque sans perdre l'envie de la regarder ?
Avant de lire Belle du seigneur, le chagrin était là, au fil des pages il s'atténuait, mais après ces 1100 pages de lecture, la tristesse revenait, renforcée.
Ce livre n'est pas d'une tristesse absolue pourtant, certains passages sont d'ailleurs franchement drôles. Mais les parenthèses comiques ne parviennent pas à masquer la conception terrible qu'a Albert Cohen de l'histoire d'amour dans son développement et dans sa chute.
Est-ce que découvrir ce livre avant d'aimer ne reviendrait pas finalement à ne jamais vouloir se lancer ? Mais au contraire, reculer et entrevoir le naufrage de la relation avant même d'avoir quitté le port ? Car comment dépasser le pessimisme et le cynisme de l'auteur de Belle du seigneur quand l’histoire amoureuse semble condamnée à rejouer, inlassablement, le même schéma ?
Faut-il alors oublier Belle du Seigneur, tenter d’en effacer la conclusion pour aimer malgré tout ? Car comment aimer après avoir lu ce livre ?
Je crains qu'il soit désormais difficile d'entamer une relation sans avoir la voix de Cohen en arrière-fond et sans anticiper maladivement l'ennui et les travers de l'histoire amoureuse établie. Belle du seigneur restera désormais sujet tabou chez moi, totem déjà réservé par une autre.
Albert Cohen (dont on fêtera le 130ème anniversaire cette année, le 16 août prochain) aura, en effet, livré une belle et lucide retranscription - dont on pourrait quasiment faire théorie - des étapes de l'amour :
Du début, des prémices de cette cristallisation amoureuse Stendhalienne, des premiers regards, du premier baiser, des longues conversations qui ne cessent que tard dans la nuit, du désir de l'autre et de la volonté de cacher son moindre défaut, de paraître idéel et idéal. C'est alors le moment du grand théâtre, de la représentation scénique de ces nouveaux aimés enchaînant les activités nouvelles, création de souvenirs à profusion, des "je ne pense à rien d'autre qu'à toi", et du temps suspendu.
C'est le commencement d'Ariane et de Solal, de ces deux amants protagonistes, ces "deux comédiens occupés à se plaire, se produisant et paradant" qui n'ont encore aucune idée des souffrances à venir, sombrant déjà dans une idylle nécrosée depuis la racine.
Ces deux-là vivent tout d'abord la première étape de l'histoire d'amour, où tout semble encore merveilleux et pur :
O débuts, deux inconnus soudain merveilleusement se connaissant, lèvres en labeur, langues téméraires, langues jamais rassasiées, langues se cherchant et se confondant, langues en combat, mêlées en tendre haine, saint travail de l'homme et de la femme, sucs des bouches, bouches se nourrissant l'une de l'autre, nourriture de jeunesse, langues mêlées en impossible vouloir, regards, extases, vivants sourires de deux mortels, balbutiements mouillés, tutoiements, baisers enfantins, innocents baisers sur les commissures, reprises, soudaines quêtes sauvages, sucs échangés, prends, donne, donne encore, larmes de bonheur, larmes bues, amour demandé, amour redit, merveilleuse monotonie.
Attendrie, elle aimait le regarder dormir, aimait veiller sur son sommeil, sommeil d'un inconnu considéré avec une étrange pitié, un inconnu qui était maintenant toute sa vie. J'ai un étranger dans mon cœur, pensait-elle, et silencieusement elle lui disait tant de mots, les plus fous et les plus religieux, mots qu'il ne connaîtrait jamais.
O ce besoin d'être unie à lui, de n'aimer que ce qu'il aimait, de connaître les livres qu'il aimait pour les lire et à son tour les aimer.
Puis les deux aimés, qui ne sont plus strictement des inconnus, essayent d'entretenir tant bien que mal la cristallisation, en usant d'expédients pour se faire croire qu'il est possible de garder les illusions du début et de tromper ses désirs mutuels. Je pense à Proust dans ces lignes qui rejoint et se sépare de Cohen dans de nombreux paragraphes.
C'est l'étape où les défauts des amants se révèlent au grand jour, et nos deux protagonistes n'en sont pas exempts, au contraire.
L'envie d'être aimé de Solal, son besoin d'être aimé, le pousse à attiser la flamme par des voies malsaines et détournées, en instillant notamment chez Ariane l'idée qu'elle peut désormais le perdre à tout moment, l'installant dans l'insécurité :
A quoi pensez-vous, aimé ? sourit-elle. Je pense que je m'ennuie, dit-il. (ajouter avec vous ? Non, inutile).
En chassant l'ennui et en maintenant artificiellement la cristallisation par des truchements vicieux, Solal arrivait à ses fins :
Il lui avait donné un but de vie maintenant. Désormais, elle serait constamment sur le qui-vive, le surveillerait, se demanderait s'il ne s'ennuyait pas avec elle, ce qui la désennuierait.
Ne me quitte pas, ne me quitte pas, implora la voix dorée. Il se mourait de rester, mais il fallait la maintenir en soif de lui, et qu'à sa présence elle n'associât jamais fatigue ou satiété.
Puis Solal périclite aussi, celui qui tenait les ficelles se retrouve également coincé par le doute, par la jalousie - à laquelle répond son aimée :
Ecoute, Sol, je ne t'aime pas parce que tu es beau, mais je suis heureuse que tu sois beau. Ce serait triste si tu devenais laid, mais laid ou beau tu seras toujours mon aimé.
Et voilà que point déjà la mécanique de la relation "installée" entre les deux êtres, les cloisonnant dans une atmosphère exclusive, ennuyante et fermée. Alternativement, les deux aimés questionnaient l'emprise que l'un avait sur l'autre, allant jusqu'à se sentir à l'étroit, étouffé - prémices de la vie enfermée du couple :
Dans la pénombre, les yeux mi-clos, elle le considérait, lui souriait, et soudain, il eut peur de ce sourire, sourire venu d'un autre monde, monde obscur et puissant, peur de cette femme qui attendait, peur de ces yeux tendres, peur de leur lueur monomane, peur de ce sourire d'un seul vouloir.
[...] le regardant soudain avec un religieux sourire de folle qui le voulait tout, dangereusement voulait tout de lui, voulait sa force et s'en nourrir, l'aspirait, aimant vampire, voulait le garder dans le monde obscur.
Au stade de la captation privative et exclusive de l'être aimé, les lieux habités devenaient geôles de la relation amoureuse. Seuls et n'ayant que leur amour pour les unir, la bulle se resserrait.
Et enfin, la dernière étape, celle que l'on attendait, celle qui était voué à arriver.
L'amour encore, mais dans sa composante poussiéreuse et pathétique.
"Et maintenant, maintenant" :
Allons, vite, lui parler, ne plus rester devant cette fenêtre. Mais de quoi lui parler, de quoi ? Ils s'étaient tout dit, ils savaient tout l'un de l'autre. O les découvertes des débuts. C'était parce qu'ils ne s'aimaient plus, diraient des idiots. Il les foudroya du regard. Pas vrai, ils s'aimaient, mais ils étaient tout le temps ensemble, seuls avec leur amour.
Et maintenant, ils s'ennuyaient ensemble, ils ne se désiraient plus, ne se désiraient plus vraiment, ils se forçaient, essayaient de se désirer, elle le savait bien, le savait depuis longtemps.
Une personne sur ce site a employé le terme de "colocataires" dans sa critique pour décrire les aimés dans le dernier stade du naufrage ; ceux qui vivent dans la bulle qui était alors le foyer de la cristallisation puis qui s'est transformée peu à peu en prison. J'étais le premier à rejeter cette qualification il y a peu, mais cette personne a raison.
Alors, comment répondre à la question du début, la plus essentielle : comment aimer après Belle du seigneur ?
La relation d'amour d'Ariane et de Solal était nécrosée dès la racine, oui.
Mais essayons de retenir la beauté de la nécrose, de la relation qui était vouée à la chute de par son essence mais qui a quand même eu lieu.
Car en contrepoint de cette relation, il y a l'autre figure, celle qui reste hors de l'amour : la figure d'Adrien Deume.
Pauvre Deume, pauvre mari cornu qui, pétri d'une ambition grotesque, n'a jamais eu la chance d'intégrer le rayon de la dialectique amoureuse. La mécanique bien huilée de l'histoire d'amour à la sauce Cohen est tragique, mais la place de Solal est préférable à celle d'un Deume.
Ô qu'il est terrible de se sentir Adrien Deume après s'être senti Solal.
Enfin, la relation de Solal et d'Ariane a commencé de manière flamboyante, s'est installée dans le temps et s'est soldée d'une manière qui ne pouvait qu'être douloureuse. Le couperet tardait à tomber certes - même si on l'anticipait depuis un moment déjà, redoutant sa chute - et lorsqu'il tomba finalement, il mit fin à tout de façon brutale, sans au revoir ni paroles. [Sans se retourner, la gorge serrée, les images de la relation passée qui défilent, les yeux embués de larmes, encore aujourd'hui, l'envie de vomir persistante, l'impression de perdre un morceau de sa vie à jamais, de n'être plus rien ou du moins plus grand chose, d'être perdu et de voir le monde devant soi se changer à jamais].
Mais pourtant, la dialectique de la relation d'amour s'est mise en marche avec tous ses travers, et c'était beau : Solal et Ariane s'aimaient. On aime après Belle du Seigneur en sachant ce qui nous attend, mais mêmes les étapes les plus tristes sont belles et méritent, malgré tout, d'être vécues. La conclusion paraît sans doute mièvre et naïve, mais il y a une part de vérité là-dedans à mon sens. Et même si à la fin tout s'effondre, je choisirai de me souvenir de leur bonheur.
Je suis convaincu que si tout était à refaire, Ariane redeviendrait la Belle de son seigneur : et quels seraient les regrets d'Ariane et de Solal après tout ?
Car après tout,
Aimé, hier soir je lisais un livre et soudain je me suis aperçue que je ne comprenais rien et que je pensais à vous.
C'est finalement cette phrase qui, je crois, me rendait triste.