S'attaquer à "Berserk", l'œuvre monumentale de feu Kentaro Miura, est une entreprise vertigineuse. Avec "À l'encre des ténèbres", le vidéaste et auteur Quentin Boëton (Alt236) propose un commentaire détaillé de ce monument de la Dark Fantasy. Si le livre est incontestablement une réussite forgée par la passion, justifiant amplement sa lecture pour tout fan du manga, il souffre néanmoins de quelques partis pris stylistiques et analytiques.
Ce qui fait la force du livre
Alt236 n'est pas un critique froid ; c'est un explorateur des abysses. Son livre brille particulièrement lorsqu'il met en lumière la richesse thématique et visuelle de "Berserk"
Une approche thématique plutôt que chronologique L'auteur évite le piège du simple résumé page à page. Il structure son propos autour de grands thèmes (la causalité, la dualité Guts/Griffith, le monstrueux). Cette approche permet de saisir l'essence même de l'œuvre.
Des ponts artistiques vertigineux
C'est ici que l'expertise d'Alt236 éclate. Il ne se contente pas d'analyser le manga en vase clos, il le connecte à l'histoire de l'art. Ses parallèles entre les planches de Miura et les œuvres de Jérôme Bosch, H.R. Giger ou encore Gustave Doré sont pertinents, érudits et passionnants.
Une véritable atmosphère
On ressent viscéralement l'amour de l'auteur pour son sujet. Le livre est une déclaration de ferveur à Miura. L'implication émotionnelle d'Alt236 est contagieuse et donne l'impression de partager une discussion intime avec un passionné au coin d'un feu de camp.
Les limites de l'ouvrage
Si le fond est souvent fascinant, la forme et le manque de distance critique peuvent parfois aliéner le lecteur, empêchant le livre d'être l'essai définitif et parfait sur le sujet.
Un lyrisme parfois lourd et redondant
Sur YouTube, la voix grave et le vocabulaire poétique d'Alt236, portés par une musique atmosphérique, fonctionnent à merveille. Sur le papier, cette prose extrêmement chargée, riche en adjectifs dramatiques et en métaphores grandiloquentes, peut devenir étouffante sur plus de 200 pages. Le style frôle parfois l'emphase excessive, ce qui alourdit inutilement la lecture.
Un manque de distance critique
Alt236 est tellement fasciné par Berserk qu'il omet parfois d'en analyser les éventuels défauts, les baisses de rythme (comme le fameux "arc du bateau") ou les tropes narratifs plus classiques du shōnen/seinen dont l'œuvre s'imprègne. L'analyse perd parfois en objectivité ce qu'elle gagne en passion.
Une analyse technique de la planche en retrait
Bien que l'auteur loue le génie graphique de Miura, on aurait aimé une analyse plus poussée et plus "clinique" de la technique pure du mangaka (découpage des cases, évolution stricte du trait de plume au fil des décennies, utilisation des trames, gestion du rythme de publication) au lieu de rester si souvent dans l'interprétation symbolique et philosophique.
Conclusion
Verdict : Une lettre d'amour enflammée, imparfaite mais indispensable.
"Berserk : À l'encre des ténèbres" est un excellent ouvrage de "ressenti" esthétique et philosophique. Le travail de recherche iconographique phénoménal et l'amour sincère transpirent de chaque page.
Cependant, son style littéraire est très chargé et il manque d'objectivité. C'est un livre qu'il faut aborder en sachant ce qu'il est : non pas une thèse universitaire froide et millimétrée, mais un voyage hallucinatoire et subjectif dans l'esprit d'un lecteur marqué au fer rouge par la "Marque du Sacrifice". À lire absolument si vous aimez "Berserk", en acceptant de vous laisser porter par les envolées lyriques de son auteur.