Relu Boule de suif dans un volume d'une édition intégrale, où cette nouvelle est séparée de son recueil.
La première remarque, c'est combien de détails me sont revenus avant la lecture, on peut donc sans risque dire que c'est une lecture marquante.
Et à relire aujourd'hui Boule de suif, sachant que c'était le premier écrit de Maupassant, cela impressionne d'autant plus. Car il y développe une prose sûre d'elle-même, faisant preuve de la maturité d'un auteur confirmé. Il y a des auteurs dont lire les premières oeuvres permet d'apprécier l'évolution, et de rendre sa part au travail. On ne peut conclure ici que du génie naturel de Maupassant.
J'apprécie également, aujourd'hui, qu'il ne tombe pas dans le piège de l'angélisme, qui gangrène nombre de satires sociétales : Boule de suif en tant que personnage émeut d'autant plus. Les pleurs qu'elle verse à la fin de la nouvelle, le lecteur peut être amené à les verser de concert. Car grassouillette, un peu ridicule avec ses poulets entiers en gelée, se retenant d'insulter les bourgeois dont elle trouve, à raison, la conduite inqualifiable, elle apparaît comme terriblement humaine.
A côté de ces bourgeois satisfaits d'eux-mêmes, le commandant allemand en apparaît au moins comme franc : c'est une brute, personne n'en disconviendra, mais il possède la brutale franchise des petites gens. Pour en être plus policés, les compagnons de voyage de Boule de suif n'en apparaissent que plus inexcusables : ont-ils seulement conscience que la supériorité morale dont ils se targuent n'existe que dans leur esprit? Pas sûr. Dès lors, ils n'apparaissent que comme des automates dont le jugement n'existe plus en-dehors de leur cercle. Une société décérébrée dont l'argent est bien la seule qualité.
On pourrait écrire Boule de suif aujourd'hui. Et dans n'importe quel contexte. Ernest Haycox le prouva en reprenant le canevas sur le mode du western. La vertu satisfaite d'elle-même, qui n'a de vertu que le nom dont on la pare, ce n'est pas demain la veille que cela disparaîtra.