Le Cahier de Douai est l’une des œuvres que les élèves de première peuvent être amenés à étudier, en lien avec un « parcours » intitulé « Émancipations créatrices », ce qui est assez cocasse dans la mesure où ce recueil qui n’aurait pas dû en être un réunit probablement les textes littéraires rimbaldiens les moins créatifs et les moins marqués par l’émancipation. La plupart des lycéens se seront donc fait d’Arthur Rimbaud une image à peu près aussi exemplaire de sa production, qu’on se ferait une représentation fiable de la musique des Beatles en écoutant Please Please Me, With the Beatles, A Hard Day’s Night et Beatles for Sale – les quatre premiers albums du groupe, et les moins distincts de la production pop-rock de l’époque, pour les éventuels lecteurs dont la connaissance des quatre de Liverpool se limite à « Hey Jude » braillé faux les soirs de mariage.

Je ne dis pas qu’une telle approche soit blâmable, mais elle peut légitimer ce qu’écrit Jean-Luc Steinmetz dans sa préface : « Arrivés là, on refermera pour un temps le Recueil Demeny en constatant, presque déçu : “C’était donc cela, Rimbaud, à ses débuts !” » (p. 38). (Recueil Demeny, Cahier de Douai, Cahiers de Douai : c’est la même chose. L’édition en question : « GF » Flammarion. L’étrange succession d’accords « arrivés » / « déçu » n’est pas une inadvertance de ma part.)

Avec ce recueil, on a donc encore un peu affaire à un Rimbaud sinon collégien, du moins élève : élève de Victor Hugo, des Parnassiens, de Baudelaire… Qu’une partie des poèmes soit des variations autour d’un thème n’étonnera que ceux qui n’ont jamais essayé d’écrire de poésies – ou ne s’en souviennent pas – ou s’imaginent que Rimbaud est né à quinze ans tout couvert de rosée dans un champ de poèmes.


En l’occurrence, autant parler du Cahier de Douai comme d’un recueil raté serait abusif, autant y voir une constellation de chefs-d’œuvre serait manquer de mesure. Que resterait-il de Rimbaud si sa production poétique connue s’était limitée à cette vingtaine de textes ? Quelques belles pièces (« Ophélie », « Le Dormeur du val », pourquoi pas « Roman » ou « Ma bohème »), deux ou trois curiosités (« Vénus anadyomène », « Bal des pendus »), des vers marquants par ci par là : pour moi « L’Amour infini dans un infini sourire ! » (dans « Soleil et Chair »)… mais pas de quoi le distinguer de quelques dizaines de poètes mineurs – et je ne parle pas de leur âge ! – actifs à la même époque (1).

Pour le reste, je ne pense pas qu’il y ait besoin de présenter davantage le recueil : ceux qui voudraient le découvrir peuvent bien trouver les deux ou trois quarts d’heure nécessaires à sa lecture, ceux qui voudraient l’étudier exhaustivement s’attaqueront aux deux ou trois centaines de volumes et d’articles consacrés à cette vingtaine de poèmes. Les Cahiers de Douai ne coûtent pas bien cher, les éditions scolaires pullulent, plus ou moins vite et bien fagotées, prémâchant avec plus ou moins de finesse ce travail qu’on appelle bachotage – les quelques unes publiées avant 2023 étant exemptes de ce défaut.


(1) Je reste par ailleurs convaincu que Rimbaud ne serait pas devenu une figure mythique s’il n’avait pas été d’une part très beau, d’autre part très turbulent. Mais cela dépasse largement le cadre de cette critique.

Alcofribas
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le 23 juil. 2025

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