Ceux qui restent est le fruit d’une enquête sociologique menée sur une dizaine d’années, entre 2009 et 2019, dans le Grand Est français. Benoît Coquard s’intéresse à ces campagnes en déclin que l’on désigne souvent sous le terme de France périphérique, en observant plus particulièrement les jeunes adultes de 18 à 40 ans qui y vivent encore, ceux qui restent justement.
Originaire lui-même de ces territoires, l’auteur cherche à comprendre les mécanismes sociaux qui poussent certains à rester là où d’autres partent. Son regard se veut à la fois proche et distancié. Il observe des personnes issues d’un milieu relativement similaire au sien, tout en gardant la distance analytique nécessaire, même si sa présence sur le terrain influence forcément les situations observées.
Ces territoires sont marqués par un lent déclin économique. Peu touristiques, peu dynamiques, ils subissent depuis plusieurs décennies les effets combinés de la désindustrialisation et du retrait progressif des services publics. On peut y voir un écho de l’exode rural des années 1950 et 1960. Pour la génération étudiée, celle des 18 à 35 ans, le monde ouvrier qui structurait autrefois ces territoires a largement disparu. Il est remplacé par un ensemble d’emplois plus précaires et fragmentés, dans les services à la personne, les centres d’appels ou la livraison à domicile.
Le livre propose ainsi un état des lieux des mentalités et des logiques sociales qui structurent la vie de ces jeunes adultes, loin des caricatures de beaufs ou de marginaux que l’on projette souvent sur eux depuis les grandes villes.
Impossible évidemment de réduire cette jeunesse à un profil unique. Les trajectoires sont multiples. Mais Coquard met en lumière certains principes qui structurent ces univers sociaux. L’un des plus importants est la réputation. Dans des villages où tout le monde se connaît, la position sociale dépend fortement du regard des autres. Lorsqu’on est du bon côté du spectre, établi et reconnu, rester sur place n’est pas vécu comme une contrainte. À l’inverse, ceux qui occupent une position plus fragile cherchent souvent à partir lorsqu’ils en ont les moyens, ou restent faute d’alternative.
Dans un contexte où les emplois sont rares, la réputation devient une ressource centrale. Elle permet d’intégrer des petits réseaux de confiance, souvent constitués de groupes d’amis soudés, où chacun apporte des compétences différentes. Ces cercles fonctionnent comme des systèmes d’entraide et de débrouille. Ils permettent de trouver des petits boulots, des chantiers informels ou des solutions pour s’en sortir, parfois à la limite de l’économie officielle.
Ces groupes ont aussi tendance à produire une vision du monde relativement homogène. Les membres se voient fréquemment, parfois plusieurs fois par semaine, et la fidélité au groupe devient essentielle. Cette sociabilité dense rend plus difficile l’ouverture vers d’autres milieux ou d’autres manières de penser. Dans certains cas, cette logique du nous contre eux peut nourrir une proximité avec des positions politiques plus radicales, souvent ancrées dans un sentiment de nostalgie d’un passé idéalisé. Les récits des parents évoquent une époque perçue comme plus stable, celle des bals, des emplois d’usine, des sociabilités locales et d’une autorité plus souple.
Le livre aborde aussi les rapports de genre dans ces territoires. Les femmes y sont en moyenne deux fois plus touchées par le chômage. Elles sont souvent moins intégrées aux réseaux locaux d’entraide et apparaissent parfois comme des pièces rapportées lorsqu’elles arrivent par l’intermédiaire d’un couple. Beaucoup de celles qui ont poursuivi des études ont quitté ces territoires, laissant derrière elles une population où le capital scolaire est plus faible.
Dans ces milieux, l’école et les diplômes ne constituent pas toujours des ressources valorisées. Les débouchés restent flous et les exemples de réussite sont rares dans l’entourage proche. Le modèle dominant reste celui d’une installation rapide dans la vie adulte, trouver un travail, se mettre en couple, acheter une maison et s’inscrire dans un cercle d’amis stable.
Malgré ces difficultés, ces milieux populaires développent aussi des formes de solidarité fortes. L’entraide entre pairs donne du sens à la vie quotidienne et permet de construire une reconnaissance sociale au sein du groupe. Cette capacité à se serrer les coudes explique en partie certains mouvements collectifs récents, comme celui des gilets jaunes.
Au final, Ceux qui restent propose une analyse riche et nuancée de cette jeunesse rurale qui vit et parfois survit dans des territoires en déclin. L’ouvrage permet de mieux comprendre les logiques sociales et les contraintes structurelles qui façonnent ces parcours, loin des clichés simplistes souvent projetés sur cette France mal connue.