Déjà familier de l’œuvre de Leïla Slimani après avoir lu sa trilogie Le Pays des autres, je me suis décidé à revenir à son prix Goncourt de 2016. On y trouve déjà plusieurs thèmes qu’elle développera ensuite, notamment les rapports de classe, la condition féminine, les fractures entre générations et la place ambiguë de l’étranger dans le foyer.
L’intrigue importe finalement moins que la relation entre Myriam, jeune mère qui reprend sa carrière d’avocate, et Louise, la nourrice qui entre peu à peu dans l’intimité familiale. Cette relation est affective et domestique, mais aussi profondément politique. L’émancipation de l’une repose en partie sur le travail invisible de l’autre.
Louise devient indispensable. Elle garde les enfants, cuisine, nettoie et améliore la vie de toute la famille. Mais elle appartient au foyer sans jamais faire réellement partie de la famille. On l’accueille dans l’intimité tout en la maintenant à la frontière du monde bourgeois auquel elle voudrait appartenir.
Slimani montre aussi le tiraillement de la femme moderne entre maternité, ambition professionnelle et injonctions sociales. Myriam veut retrouver une identité qui ne se réduise pas à ses enfants, mais demeure malgré tout la principale responsable du foyer.
Le roman raconte surtout la lente fabrication de Louise. Les dettes, l’expulsion, la mort de son mari, l’éloignement de sa fille, la solitude et son besoin d’appartenir à cette famille s’accumulent jusqu’au basculement. Slimani ne cherche pas à excuser l’horreur, mais à montrer comment elle devient possible.
Il serait facile, après coup, de reprocher aux parents de ne pas avoir vu les signes. Pourtant, chacun reconstruit ensuite les détails à la lumière du drame. Le roman rappelle surtout que nous ne connaissons jamais totalement ceux que nous côtoyons, même lorsqu’ils entrent chaque jour dans notre foyer et prennent en charge ce que nous avons de plus précieux.
Chanson douce est donc moins un roman à suspense qu’une tragédie sociale annoncée. Un texte froid, maîtrisé et dérangeant, qui ne porte pas seulement sur la maternité, mais sur toute la vie d’un jeune couple bouleversée par l’arrivée des enfants, entre fatigue, travail, désir d’émancipation, culpabilité et le risque de déléguer à une autre personne une part essentielle de sa propre vie.. Comme chez Tolstoï, comprendre les circonstances d’une vie ne revient pas à absoudre, mais oblige à juger avec davantage de complexité. Le roman montre ainsi comment la solitude, les rapports de classe et l’accumulation des humiliations peuvent conduire au basculement, sans jamais excuser l’horreur.