Première objection : le public. Livre à mettre entre toutes les mains, d’accord, mais à qui s’adresse Chimamanda Ngozi Adichie ? Les lecteurs qui l’auront entre les mains partagent déjà les idées défendues. De fait, je vois très mal un skin identitaire ou Marie-Domitille de Neuilly-sur-Seine découvrir Chère Ijeawele en librairie, puis tomber en état de grâce et suivre les conseils prodigués par l’autrice. (Cela rejoint ce qu’il peut y avoir de rebutant avec la plupart des formes de militantisme : l’activité majeure d’un militant consiste à consolider son statut de militant auprès des autres militants. Attaquer le militantisme adverse là où il se trouve passe après.)

Deuxième objection : le contenu. Non pas que les conseils – les « suggestions », si on préfère – prodigués par l’autrice soient mauvais, au contraire : ils sont bons. Tous bons. Sans exception. Tellement bons qu’ils sont répétés plusieurs fois. Alors que la plupart d’entre eux ne font que décliner cette définition du féminisme, au demeurant très recevable, qui se trouve en filigrane dans l’introduction : « un choix féministe, parce qu’il n’est pas déterminé par une inégalité de genre ».

Troisième objection : la forme. Rien de mieux qu’une lettre pour donner au féminisme – peut-être à une forme d’afro-féminisme – et à l’éducation l’apparence de deux affaires strictement privées. À aucun moment Ngozi Adichie n’envisage quoi que ce soit de collectif : à la lire, l’« éducation féministe » évoquée par le sous-titre français est quelque chose de personnel, voire d’intime, en tout cas quelque chose qui se fait de mère à fille ou d’amie à amie – pas de mère à fils ou d’enfant à enfant, soit dit en passant –, si bien qu’on se retrouve avec l’équivalent féministe de cette écologie des petits gestes censée sauver la planète.

Tout ceci finit par rapprocher Chère Ijeawele de ces livres de « développement personnel » où la question du pouvoir politique est totalement oblitérée. Un fait me semble significatif : les quelques occurrences du mot pouvoir dans le texte portent sur les relations de couple – et, une seule fois, sur des « dynamiques de pouvoir » qu’on qualifiera de culturelles.


(J’ai dû lire ce livre pour le travail. Je n’ai pas eu à l’acheter. Indépendamment de son contenu, payer 8,50 € pour un livre aussi mince et pas particulièrement beau m’aurait fait grincer des dents.)

Alcofribas
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le 29 juin 2025

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Alcofribas

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