Premier grand roman de Yukio Mishima, les Confessions d’un masque s’inscrit dans une transition de la littérature japonaise accompagné par une œuvre introspective d’un niveau que la littérature mondiale a rarement atteint.
Ce roman véritable coup de poing dans mon expérience de lecteur présente un homme, Kimitake, qui rédige sa biographie via quatre grands chapitres : son enfance, son adolescence, sa vie d’étudiant et enfin sa vie professionnelle. Kimitake est un fin analyste qui connaît parfaitement l’introspection, la découverte du Moi et le besoin d’expliquer les origines de sa personnalité.
Kimitake porte en permanence un masque : il ne se sent pas du tout fait pour les relations humaines, pour la vie en société, il en souffre d’autant plus que cela provient profondément de ses pulsions sexuelles. Kimitake ne ressent de l’excitation que pour les hommes et cela dans des positions où ils souffrent, voir se font tuer. C’est la violence de la mort sur un bel éphèbe qui produit toute son excitation.
Le personnage est principalement marqué par la figure de Saint Sebastien et son terrible martyre.
Les chapitres 1 et 2 construisent un masque qu’il doit désormais porter avec force.
Jamais Mishima ne tombe dans la facilité d’un roman plein d’aventures, toujours il se concentre sur l’auto-analyse de son personnage mais avec une profondeur et une étude de l’âme humaine bouleversante.
Pour autant, on n’oublie pas la grande histoire et la majorité de l’oeuvre se déroulant durant la Seconde Guerre Mondiale permet d’offrir une exposition du Japon de cette période, les liesses populaires sont montrées comme le sentiment de résignation. Il ne s’agit pas de parler de la guerre via des héros, via des victimes, mais plutôt via la triste quotidienneté dans une logique naturaliste que n’aurait pas reniée Zola.
Je disais que Mishima était dans une période de transition de la littérature japonaise. Nous sommes, en effet, peu après la Seconde Guerre Mondiale. La mode du roman-je finit de passer, cette écriture d’inspiration naturaliste où le personnage principale raconte toutes ses pensées, s’étudie lui-même, et tente de livrer un portrait objectif de lui et de sa perception du monde.
L’auteur met un peu de sa propre vie dedans et là aussi Mishima ne manquera pas à l’appel. Ce type de roman disparaît au moment où Mishima écrit avec une très nette influence de ce courant et via un succès total.
Sans nul doute, Tanizaki et Dasai sont ciblés dans ce texte de manière très subtile.
Pour autant, Mishima marque aussi sa très forte dette envers la littérature classique européenne et la littérature française contemporaine. Multiples sont les influences qui permettent d’expliquer une âme et une seule mais à travers elle c’est l’humanité toute entière qui se révèle, quand bien même Kimitake est un personnage effectivement assez unique.
Unique mais pas supérieur, Mishima passe beaucoup de temps à montrer que la pleine connaissance de soi, qu’une conscience du Moi ne signifie pas la supériorité. Son intellectualisme est étudié pour ce qu’elle est, ni une supériorité ni une infériorité, mais une structure qui permet de vivre face à ses propres difficultés. Mishima ne cherche pas à défendre ce parcours comme le meilleur ou le pire, mais juste à l’expliquer. Par cela même il défend justement parfaitement son exposition de l’âme humaine : la découverte du Je n’est ni obligatoire ni supérieure à d’autres connaissances, elle est cependant unique et offre un regard différent.
Poétique et profond, il s’agit aussi d’un cas pratique d’étude philosophique. Lire des Confessions d’un masque m’a marqué comme peu de livres introspectifs ne l’ont fait. Loin des Rêveries de Rousseau, je trouve que Mishima atteint le même niveau d’atteinte de l’âme humaine que les Confessions de Saint Augustin.
Je suis sorti bouleversé par ce livre.
Il n’est aucunement difficile de comprendre, en le lisant, pourquoi Yukio Mishima est instantanément devenu l’un des plus grands auteurs japonais après la publication de ce livre. C’est la naissance d’un génie rare.