Paru entre la crise d'Oka (1990) et le référendum québécois (1995), Cowboy est un roman à la fois frontal et nuancé sur la question de la colonisation au Québec qui gagnerait à être relu aujourd'hui.
On y suit l'histoire de Gilles, un narrateur québécois sans passé qui s'engage auprès de "la Compagnie" pour travailler dans l'industrie du tourisme au Nord du Québec, dans un village situé à proximité d'un territoire autochtone inondé par la construction de barrages hydroélectriques. Là-haut, chacun vaque à ses occupations, mais surtout à sa haine : les pêcheurs saouls, la business des Québécois, les touristes Américains, la vie sur l'aide sociale, les Amérindiens, et puis les rancœurs d'un passé toujours bien vivant.
C'est donc un minutieux portrait du Québec que dresse Louis Hamelin tout au long de son roman, tel un impressionniste ajustant par petites touches l'équilibre complexe d'un tableau.
Il y a le racisme cru des Québécois envers les Autochones, considérés comme nuisibles pour leurs affaires. Il y a la rudesse de leur vie exploitée par une mystérieuse "Compagnie" anonyme sur un territoire exsangue, que des années de pratiques destructrices a vidé de ses ours, poissons et bleuets, sans même parvenir à un quelconque enrichissement. Il y a les castors, symbole d'un Canada anglophone asphyxiant dont la métaphore renvoie directement à la construction des barrages hydroélectriques québécois en territoire autochtone. Enfin, il y a les Américains, en qui les colons francophones vouent une admiration sans limite.
Dans ce contexte hautement conflictuel, la caisse enregistreuse qu'apprend à manier le personnage principal se fait métaphore des comptes à rendre de l'Histoire, alors que les groupes et les identités s'entre-mêlent. Ainsi, "Cowboy" désigne un Amérindien, et Gilles - le personnage qui porte la narration - arbore une posture très ambigüe entre héros et anti-héros, à la fois complice et saboteur d'un système. Il y a de fait un certain malaise à se trouver face à un protagoniste principal dont on n'est jamais vraiment sûr du politiquement correct, mais c'est aussi précisément parce qu'il ne porte pas d'étiquette morale clairement définie qu'il peut se faire vecteur des paradoxes et des non-dits sans porter de jugement.
Pour conclure, en dépit de ses quelques 400 pages d'une écriture dense mais fluide et du désœuvrement ambiant qui caractérise le texte, Cowboy est un roman fort dans lequel on se plonge avec plaisir. L'équilibre entre dialogues et descriptions est maintenu par le truchement d'un personnage principal surexploité par ses employeurs et qui œuvre sans cesse à remédier à divers imprévus - ce qui procure de nombreuses situations propices au suspens et à une forme d'action, que Louis Hamelin relate avec un incontestable talent de conteur.
Notez que le texte comporte du vocabulaire et des visions d'époque, aussi on y retrouve un vocabulaire raciste ("Indien", "sauvage") ainsi que des personnages féminins sous-développés et réduits à leur sexualité.