Crépuscule
7.4
Crépuscule

livre de Philippe Claudel (2023)

Le corps du Curé vient d’être retrouvé, mort. Victime d’un assassinat, la tête fracassée par une pierre retrouvée à proximité du cadavre. Le Policier et son Adjoint sont dépêchés sur place. Dans cette bourgade perdue au fin fond de l’Empire tout le monde se connait et vivait jusque-là en bonne intelligence. Chrétiens et Musulmans partageaient leur quotidien sans heurt. Mais ce meurtre va totalement transformer la relation entre les deux communautés et conduire à la tragédie.


Philippe Claudel possède l’art d’enfermer son lecteur avec ses personnages dans des lieux étranges et repliés sur eux-mêmes. Ici un village, situé près de la frontière. Un village appartenant à l’Empire mais comme oublié, d’autant que le froid et la neige rendent les routes quasiment impraticables. C’est là que va être retrouvé le cadavre du Curé.


Le lecteur se dit alors qu’il va lire une enquête menée par le Policier et suivre ainsi le récit jusqu’à la résolution de l’affaire. Mais pas du tout. Car finalement d’enquête pas ou si peu. L’auteur va ici profiter (si l’on peut dire) de l’assassinat du Curé pour faire ressortir toutes les petitesses de l’humanité et qui s’incarnent ici dans la succession de notables avec lesquels le Policier interagit : le Maire, le Notaire, le Rapporteur de l’Administration, le Maître d’Ecole... tout un aéropage de tristes sires qui souhaitent que l’affaire se résolve vite et selon la manière dont ils veulent s’en servir pour éliminer certains habitants du village.


Ici, tout n’est que bassesse et vilénie. D’ailleurs, Philippe Claudel compare quasiment tous ces petits messieurs à des animaux (araignées, insectes ou rongeurs) dressant presque un bestiaire digne de La Fontaine et conduisant le lecteur à travers un conte cruel et sanglant.


L’auteur réussit par ailleurs à maintenir l’intérêt du lecteur alors même qu’aucun des personnages n’attire la sympathie, hormis l’Adjoint Baraj, bonne brute inoffensive et la jeune Lémia. Les deux points lumineux et porteurs d’espoir de ce récit. Tous les autres ont un côté abject, calculateur, froid et jusqu’au Policier dont l’obsession pour le sexe le conduit aux pires actes.


Philippe Claudel tisse ainsi peu à peu la toile d’un récit à la noirceur accablante, conduisant ses personnages vers un inéluctable terrifiant mais presque naturel une fois que les portraits de chacun sont dressés. Plusieurs scènes nous amènent au cœur même des cercles de l’enfer, là où l’Homme perd toute humanité et ne répond plus qu’à sa part d’ombre.


C’est oppressant et violent mais l’auteur ne se départit jamais totalement d’une langue poétique et élégante et possède une véritable force narrative comme l’ont déjà montré ses précédents ouvrages. Ce roman dégage un vrai pouvoir d’attraction par son approche des recoins de l’âme humaine, par le contexte politique et religieux qui lui sert de toile de fond et par l’analyse tout en finesse des conflits et des jeux de pouvoir qui sont mis en scène.


A lire donc !

Christlbouquine
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Les meilleurs livres de 2023

Créée

le 24 janv. 2023

Critique lue 103 fois

Christlbouquine

Écrit par

Critique lue 103 fois

D'autres avis sur Crépuscule

Crépuscule

Crépuscule

10

bonnie1960

153 critiques

Un cauchemar ou une réalité.

J'avais beaucoup aimé ses premiers romans, "Les âmes grises" (2003), "La petite fille de monsieur Linh" (2005), et "Le rapport Brodeck" (2007), trois romans, trois destins de vie raconté avec une...

le 9 févr. 2023

Crépuscule

Crépuscule

9

AlexandreKatenidis

2131 critiques

Un crime, des croyances et des doutes

Un curé est retrouvé assassiné en Europe centrale, dans un village en marge de l'Empire, soumis à un climat et un isolement n'encourageant pas la découverte et le séjour prolongé. Un enquête est...

le 4 mai 2026

Crépuscule

Crépuscule

7

BenoitRichard

2573 critiques

retour dans les tréfonds de l’âme humaine

Le nouveau roman de Philippe Claudel nous emmène au début du XXe siècle, aux confins de « l’Empire », dans un coin perdu et indéfini que l’on situera du côté des Balkans. Un curé est retrouvé mort,...

le 14 mars 2023

Du même critique

Le Barman du Ritz

Le Barman du Ritz

5

Christlbouquine

280 critiques

Critique de Le Barman du Ritz par Christlbouquine

Juin 1940 - août 1944, la France et Paris vivent sous l’occupation allemande. Dans la capitale, les palaces parisiens sont réquisitionnés et parmi eux, le Ritz. Aux manettes du bar de l’hôtel se...

le 22 juin 2024

Isabelle, l’après-midi

Isabelle, l’après-midi

4

Christlbouquine

280 critiques

Une lecture décevante

Étudiant américain, Samuel rencontre Isabelle lors d’un séjour à Paris. Un peu plus âgée que lui, elle exerce aussitôt un puissant attrait sur le jeune homme. Ils deviennent amants. Tous les jours à...

le 6 août 2020

Une joie féroce

Une joie féroce

4

Christlbouquine

280 critiques

Critique de Une joie féroce par Christlbouquine

Me voilà bien surprise par ce roman de Sorj Chalandon. L’auteur dont j’ai admiré la maîtrise et la puissance de narration dans des livres tels que Mon Traitre, Retour à Killybegs ou Profession du...

le 5 juil. 2020