« Une critique de la violence peut avoir pour objet la représentation des rapports de cette violence au droit et à la justice. Car une cause, de quelque manière qu’elle agisse, ne devient violence au sens prégnant du mot que lorsqu’elle intervient dans les rapports moraux. La sphère de ces rapports est définie par les notions de droit et de justice. En ce qui concerne le premier d’entre eux, il est clair que le rapport fondamental le plus élémentaire de tout ordre juridique est celui de fin et de moyen. Il est clair aussi que la violence ne peut être trouvée d’abord que dans le domaine des moyens, non dans celui des fins. »




« [...] l’intérêt du droit à monopoliser la violence en ôtant l’usage de celle-ci à la personne individuelle ne s’explique pas par l’intention de sauvegarder les fins légales, mais par celle de protéger le droit lui-même grâce à cette violence. Que la violence, quand elle n’est pas dans les mains du droit établi, le met en danger non par les fins qu’elle peut viser, mais par sa simple existence à l’extérieur du droit. De manière plus frappante, on peut confirmer cette hypothèse en réfléchissant sur le fait que la figure du « grand » criminel, même si ses fins étaient repoussantes, a provoqué l’admiration secrète du peuple. Ce n’est pas son acte qui en est la cause, mais seulement la violence qui a engendré cet acte. Dans ce cas, la violence que le droit actuel cherche à ôter à l’individu dans tous les domaines de l’action apparaît menaçante et, même vaincue, éveille la sympathie des foules contre le droit. »




« Dans une liaison bien plus contre nature que dans la peine de mort, dans un mélange quasi fantomatique, ces deux formes de violence habitent une autre institution de l’État moderne, la police. [...] son caractère ignominieux réside dans le fait qu’il n’y a en elle aucune séparation entre la violence qui fonde le droit et celle qui le conserve. [...] Le « droit » de la police désigne bien davantage, au fond, le point où l’État, soit par impuissance, soit à cause de la logique immanente à tout ordre juridique, ne peut plus garantir avec les moyens de cet ordre les fins empiriques qu’il veut atteindre à tout prix. [...] Sa violence est informe, comme son apparition nulle part saisissable, omniprésente et fantomatique dans la vie des États civilisés. »



« Tandis que la première forme d’arrêt du travail [la grève politique] est une violence, car elle ne provoque qu’une modification extérieure des conditions de travail, la seconde [la grève prolétarienne] en tant que moyen pur est sans violence. Car elle ne se déclenche pas avec l’arrière-pensée de reprendre l’activité après des concessions superficielles [...] mais avec la résolution de ne reprendre qu’un travail entièrement changé, non imposé par l’État ; bouleversement que cette sorte de grève provoque moins qu’elle ne le réalise. De là aussi le fait que la première de ces opérations fonde le droit, la seconde en revanche est anarchiste. [...] la révolution apparaît comme une pure et simple révolte et nulle place n’est réservée aux sociologues, aux gens du monde amis des réformes sociales, aux intellectuels qui ont embrassé la profession de penser pour le prolétariat. »



« La fonction de la violence dans la fondation du droit est en effet double, au sens où la fondation de droit s’efforce d’atteindre comme sa fin, avec la violence comme moyen, ce qui est établi comme droit, mais à l’instant où elle pose comme droit la fin qu’elle vise, elle ne congédie pas la violence, mais en fait une violence immédiate et fondatrice de droit au sens strict, en instaurant non une fin libre et indépendante de la violence, mais une fin nécessairement et intimement liée à elle en tant que droit, sous le nom de pouvoir. Fondation de droit est fondation de pouvoir et dans cette mesure un acte de manifestation immédiate de la violence. La justice est le principe de toute finalité divine, le pouvoir le principe de toute fondation mythique du droit. »



« De même que Dieu dans tous les domaines s’oppose au mythe, de même la violence divine s’oppose à la violence mythique. Elle en est le contraire en tous points. Si la violence mythique est fondatrice de droit, la violence divine le détruit, si l’une pose des frontières, l’autre détruit sans limites, si la violence mythique impose à la fois la faute et l’expiation, la violence divine lave de la faute, si l’une menace, l’autre frappe, si l’une est sanglante, l’autre est mortelle sans verser de sang. [...] La violence mythique est une violence sanglante exercée au nom d’elle-même contre la vie simple, la pure violence divine s’exerce contre toute vie au nom du vivant. »



« Le destin se montre donc dans une vie regardée comme condamnée, au fond comme une vie qui a d’abord été condamnée et est ensuite devenue coupable. [...] Le droit ne condamne pas à la peine, mais à la faute. Le destin est la relation du vivant à la faute. [...] Ce n’est jamais l’homme qui en est touché, mais en l’homme le simple fait de vivre, qui par la force de l’apparence a part à la faute naturelle et au malheur. [...] Par méprise, parce qu’on l’a confondu avec le règne de la justice, l’ordre du droit, qui n’est qu’un vestige du stade démonique de l’existence humaine [...] cet ordre s’est maintenu au-delà du temps qui inaugura la victoire sur les démons. »



Alexeis
8
Écrit par

Créée

le 11 févr. 2026

Critique lue 14 fois

Alexis

Écrit par

Critique lue 14 fois

Du même critique

Sur la question juive

Sur la question juive

9

Alexeis

109 critiques

Critique de Sur la question juive par Alexis

« La limite de l'émancipation politique apparaît immédiatement dans ce fait que l'État peut s'affranchir d'une barrière sans que l'homme en soit réellement affranchi, que l'État peut être un État...

le 8 févr. 2026

Orthodoxie

Orthodoxie

9

Alexeis

109 critiques

Critique de Orthodoxie par Alexis

« Car si ce livre est une plaisanterie, c’est une plaisanterie qui me vise personnellement : je suis l’homme qui, avec la plus grande hardiesse, découvrit ce qui avait déjà été découvert. S’il y a un...

le 16 févr. 2026

La Grande Transformation

La Grande Transformation

9

Alexeis

109 critiques

Critique de La Grande Transformation par Alexis

« Notre thèse est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même impliquait une utopie radicale. Une telle institution ne pourrait exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle...

le 8 févr. 2026