Orthodoxie
8.3
Orthodoxie

livre de G. K. Chesterton (1908)

« Car si ce livre est une plaisanterie, c’est une plaisanterie qui me vise personnellement : je suis l’homme qui, avec la plus grande hardiesse, découvrit ce qui avait déjà été découvert. S’il y a un élément de comique dans ce qui suit, le comique se fait à mes dépens ; car ce livre explique comment je m’imaginai être le premier à mettre les pieds à Brighton, pour ensuite m’apercevoir que j’étais le dernier. Il raconte les aventures éléphantesques à la poursuite de l’évidence. Personne ne peut juger mon cas plus ridicule que je ne le juge moi-même. Aucun lecteur ne peut m’accuser ici de chercher à le ridiculiser : je suis le fou de cette histoire, et aucun rebelle ne m’expulsera de mon trône. Je confesse franchement avoir eu toutes les ambitions idiotes de la fin du XIXe siècle. C’est vrai que j’essayai, comme tous les autres petits garçons solennels, d’être en avance sur mon époque. Comme eux, j’essayai d’être environ dix minutes en avance sur la vérité. Et je découvris que j’avais sur elle dix-huit cents ans de retard. »




« Quiconque a eu le malheur de parler avec des gens déments ou au bord de la démence, sait que leur plus sinistre qualité, c’est une horrible lucidité pour les détails ; l’enchaînement d’une chose à une autre sur une carte plus compliquée qu’un labyrinthe. Si vous discutez avec un fou, il est probable que vous aurez le dessous ; parce que, de multiples façons, son esprit se meut d’autant plus vite qu’il n’est pas retardé par les choses qui entrent en ligne de compte dans un bon jugement. Il n’est pas embarrassé par le sens de l’humour ou par la charité, ou par les muettes certitudes de l’expérience. Il est d’autant plus logique qu’il est libéré de certains sentiments normaux. En vérité, la définition courante de la folie est, sous ce rapport, une définition aberrante. Car le fou n’est pas celui qui a perdu la raison : le fou, c’est celui qui a tout perdu, sauf sa raison. »



« Considérons d’abord le cas le plus évident, le matérialisme. Comme explication du monde, le matérialisme a une espèce de simplicité démente. Elle a exactement la caractéristique d’un argument de fou : nous avons à la fois l’impression qu’elle recouvre tout, et l’impression qu’elle échappe à tout. Observez un matérialiste habile et sincère, par exemple, M. McCabe, et vous éprouverez exactement cette impression unique. Il comprend tout, et tout semble indigne d’être compris. Son cosmos peut être complet, jusqu’au moindre boulon, jusqu’au moindre rouage, et pourtant son cosmos est plus petit que notre monde. On ne sait trop pourquoi, son schéma, comme le schéma lucide du fou, semble être inconscient des énergies étrangères et de la vaste indifférence de la terre ; il ne tient pas compte des réalités de la terre, des peuples qui se battent, de la fierté des mères, du premier amour ou de la peur en mer. Vus ce cette façon, la terre est très grande, et le cosmos, très petit. Le cosmos est à peu près le plus petit trou où un homme puisse se cacher la tête. »



« L’homme du commun a toujours été sain d’esprit, parce que l’homme du commun a toujours été mystique. Il a accepté la pénombre. Il a toujours eu un pied sur terre et l’autre au royaume des fées. [...] Voici tout le secret du mysticisme : l’homme peut tout comprendre, avec l’aide de ce qu’il ne comprend pas. Le logicien morbide, lui, essaie de tout rendre clair, et ne réussit qu’à tout rendre mystérieux. Le mystique accepte le mystère, et tout le reste devient clair. Le déterministe fait de la théorie de la causalité quelque chose de tout à fait clair, puis constate qu’il ne peut dire "s’il vous plaît" à sa femme de chambre. Le chrétien permet au libre arbitre de rester un mystère sacré, mais à cause de cela ses relations avec sa domestique deviennent d’une éblouissante clarté de cristal. »


« Le monde moderne n’est pas méchant ; à certains égards, le monde moderne est beaucoup trop bon. Il est rempli de vertus à l’état sauvage et gaspillées. Quand un système religieux est fracassé, comme le christianisme le fut lors de la Réforme, ce n’est pas seulement les vices qui sont libérés. Certes, les vices sont libérés ; ils s’en vont à l’aventure et font des ravages. Mais les vertus aussi sont relâchées : les vertus s’en vont à l’aventure d’une façon plus sauvage, et les vertus causent des dégâts plus terribles. Le monde moderne est rempli d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Les vertus sont devenues folles, parce qu’elles ont été isolées les unes des autres et vagabondent en solitaires. Ainsi, certains hommes de science se soucient de la vérité, mais leur vérité est sans pitié. De même, certains humanitaires ne s’intéressent qu’à la pitié ; mais leur pitié, je regrette de le dire, est souvent mensonge. »



« On suppose que si une chose va se répétant, elle est probablement morte ; comme une pièce d’horlogerie. On s’imagine que si l’univers avait une personnalité, il varierait ; que si le soleil était vivant, il danserait. C’est là une erreur, même en ce qui concerne les fait connus. [...] Ce que je veux dire peut se constater, par exemple, chez les enfants, quand ils trouvent quelque jeu ou plaisanterie qui les amuse tout particulièrement. Un enfant frappe ses jambes en cadence, par excès de vie, et non par manque de vie. Parce que les enfants ont une vitalité débordante, parce qu’ils ont un esprit ardent et libre, ils veulent que les choses se répètent et ne changent pas. Ils disent toujours : "Fais-le encore !" ; et l’adulte le fait encore, jusqu’à ce qu’il soit presque mort. Car les adultes ne sont pas assez vigoureux pour exulter dans la monotonie. Dieu, lui, est peut-être assez vigoureux pour exulter dans la monotonie. Il est possible que Dieu chaque matin dise au soleil : "Fais-le encore !", et chaque soir à la lune : "Fais-le encore !" Ce n’est peut-être pas une nécessité automatique qui fait semblables toutes les marguerites ; c’est peut-être que Dieu fait chaque marguerite séparément, sans être jamais fatigué de les faire. »




« La seule façon d’en sortir semble être d’aimer Pimlico ; de l’aimer d’un attachement transcendantal, sans aucune raison terrestre. S’il se levait un homme qui aime Pimlico, alors Pimlico se dresserait avec des tours d’ivoire et des pinacles d’or ; Pimlico se parerait comme le fait une femme quand elle se sent aimée. Car la parure n’est pas destinée à cacher des choses horribles, mais à décorer des choses déjà adorables. [...] Les hommes ont commencé par honorer un lieu, ensuite, ils ont conquis pour lui la gloire. Les hommes n’ont pas aimé Rome parce qu’elle était grande : elle fut grande parce qu’ils l’avaient aimée. »



« Mais cette précision complexe rend très difficile ce que j’ai à faire maintenant : décrire cette accumulation de vérités. Il est très difficile pour quelqu’un de défendre une chose dont il est entièrement convaincu. [...] Un bâton peut s’adapter à un trou, ou une pierre à un creux, par hasard. Mais une clef et une serrure sont toutes deux complexes. Et si une clef s’adapte à une serrure, vous savez que c’est la bonne clef. »




« Le courage est presque une contradiction dans les termes : c’est un violent désir de vivre, mais sous la forme d’un empressement à mourir. "Celui qui perdra sa vie, la sauvera" n’est pas un conseil de mysticisme à l’usage des saints et des héros : c’est un conseil quotidien à l’usage des marins et des alpinistes. [...] Un soldat entouré d’ennemis, s’il veut se frayer un passage, doit combiner un violent désir de vivre avec une étrange insouciance de la mort. Il ne doit pas seulement se cramponner à la vie, car alors il sera un lâche, et il ne s’échappera pas. Il ne doit pas seulement attendre la mort, car alors il sera un suicidé, et il ne s’échappera pas. Il doit chercher sa vie dans un esprit de furieuse indifférence à son endroit ; il doit désirer la vie comme de l’eau, et pourtant boire la mort comme du vin. »



« La joie, qui fut la petite publicité du païen, est le secret gigantesque du chrétien. Et au moment de clore ce livre chaotique, j’ouvre de nouveau l’étrange petit livre d’où est sorti tout le christianisme ; et de nouveau je suis hanté par une sorte de confirmation. [...] Il y a quelque chose qu’il [le Christ] cachait à tous les hommes quand il gravissait une montagne pour prier. Il y a quelque chose qu’il dissimulait constamment par un silence abrupt ou par un isolement impétueux. Il y avait une chose, trop grande pour que Dieu nous la montrât quand il marchait sur notre terre ; et j’ai parfois imaginé que c’était Sa Joie. »

Alexeis
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le 16 févr. 2026

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Alexis

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