Dans cet essai, Asma Mhalla tente un exercice toujours périlleux : décrypter le présent, et plus précisément l’actualité politique et technologique américaine, au moment même où elle se déploie. L’objet du livre est clair : analyser la fusion progressive entre la Big Tech et le Big State aux États-Unis, en comprendre les implications immédiates, mais aussi ce qu’elle annonce du monde à venir.
L’autrice établit un parallèle avec les années 1930 et la montée des fascismes, non pas pour plaquer mécaniquement une équivalence, mais pour interroger les ressemblances, les différences et les nouvelles formes de pouvoir qui émergent. Ce qui se dessine, selon elle, c’est une organisation du monde de plus en plus duale, avec d’un côté des élites technologiques, économiques et politiques qui se projettent dans le transhumanisme, la conquête spatiale ou l’augmentation de l’humain, et de l’autre une majorité reléguée, surveillée, administrée et progressivement dépossédée.
L’essai est bien documenté, bien sourcé, et a le mérite de rester accessible malgré la complexité des sujets abordés. Asma Mhalla parvient à expliquer clairement les dynamiques en présence, notamment cette porosité croissante entre les grandes entreprises technologiques, l’appareil d’État, les logiques de sécurité, les infrastructures numériques et les imaginaires politiques. On sent une volonté réelle de rendre intelligible un phénomène mouvant, difficile à saisir tant il touche à la fois à la géopolitique, à l’économie, à la technologie et à l’idéologie.
Mais c’est aussi la limite naturelle de ce type d’ouvrage. Décrypter le présent implique forcément une part d’interprétation, parfois fragile, faute de recul historique. Certaines hypothèses pourront se vérifier, d’autres vieillir rapidement. L’essai avance sur une ligne de crête entre analyse lucide et projection inquiète, ce qui le rend stimulant, mais invite aussi à garder une certaine prudence.
Chose assez rare pour être soulignée, l’autrice ne se contente pas de dresser un constat. Elle propose aussi des scénarios d’évolution possibles, avec une forme de courage intellectuel, car anticiper le futur expose toujours au risque de se tromper. Elle tente également d’ouvrir des pistes de résistance individuelle et collective. Certains conseils peuvent sembler simples, voire un peu évidents, mais ils ont au moins le mérite de ne pas abandonner le lecteur à une pure sidération. Dans un contexte où ce type de sujet peut facilement nourrir un pessimisme impuissant, cette volonté de redonner quelques leviers d’action reste appréciable.
Au final, Cyberpunk, le nouveau système totalitaire est un essai éclairant, qui permet de mieux comprendre les forces technologiques et politiques en train de recomposer nos sociétés. Reste à voir, avec le recul, s’il deviendra une lecture prophétique sur notre époque ou simplement une interprétation très située de l’un de ses moments de bascule.