Je me souviens de cette aventure romancée qui m'avait scotché dans le fauteuil chez mes parents. Je devais être encore au cégep à cette époque. Il y avait en moi deux personnalités bien distinctes qui s'entrechoquaient chaque jour. Le gars partant pour se taper une cuite de l'enfer. Et celui qui préférait la solitude toutefois accompagné d'un livre. Devant les offres de sorties, on arrivait statistiquement à un ratio de 50/50 au niveau acceptation ou refus. Parfois, il suffisait de savoir qu'une connaissance ( un trou du cul) se pointerait et je refusais catégoriquement. Un livre ne vous fera jamais chier. L'humain, oui...
Personnage dichotomique, Cyrano se décrit comme étant complexé par un nez particulièrement proéminent et à la fois maître de la prose et vaillant combattant. Respecté par les uns et raillé par les autres, il sait faire preuve de répartie, d'ironie et d'humour pour fermer la gueule des provocateurs. Ainsi malgré un grand complexe, Cyrano arrive à être respecté un peu partout. Par contre, là où le bât blesse se situe au niveau de l'histoire d'amour de son compatriote. Ce dernier est beau, élégant et plaît à la femme. Celle-ci en est amoureuse. Sauf que le compagnon de Cyrano n'a aucune putain d'idée comment lui avouer et n'a visiblement pas les mots pour entretenir une correspondance avec la belle. C'est là que la verve de Cyrano entre en jeu. Il se fera passer pour l'autre à l'écriture...
Mais quel jeu dangereux et merdique. Premièrement parce que c'est l'autre qui obtiendra le mérite. Ensuite parce que sans l'avouer, notre Pinocchio développe des sentiments pour elle. Or, il ne communique plus les sentiments de l'autre. Le texte sera sien et les émotions qui viennent avec aussi, par la même occasion. D'un côté, il se sait moins beau que son confrère ( le pif) et de l'autre, il ressent réellement ce qu'il écrit. Le dilemme est alors de taille...
Sans vivre la même chose, je me souviens justement un épisode de vie ou la belle ne savait pas que j'avais le béguin. J'avais reçu un appel un soir et c'était la sœur de mon ami. Environ 2 ans plus jeune que moi, on passait littéralement nos journées ensemble. La relation s'est prolongée de façon amicale très proche, c'est à dire qu'il y avait une authentique proximité sans le côté charnel. Plus j'avançais dans cette amitié et plus j'éprouvais de l'amour pour la grande brune. Sa peau semblait soyeuse, son parfum commençait à me hanter et ses yeux de biche me faisait serrer les dents. Je n'osais tout simplement pas aller plus loin. Elle s'était même endormie,la tête à quelques centimètres de ma cuisse. Je regrette encore ce soir là. Si au moins j'avais passer ma main dans ses cheveux. Allais je perdre cette amitié sans obtenir l'amour ou obtenir l'amour en sachant que l'amitié ne serait plus ensuite?
J'écrivais pour elle, j'écrivais en l'incluant dans mes ballades. Mais, à force de saison, rien n'avait bougé. Et un beau soir, c'est mon meilleur ami qui a entreprit une relation avec elle. Le triangle venait de briser. Moi, béguin pour elle, elle, béguin pour lui. Lui, homme de peu de mot. Moi, des mots par milliers mais sans action.
Par contre, Cyrano aura plus de chance . Le subterfuge fonctionnera jusqu'à la découverte par la femme de la poésie amoureuse de Cyrano. Afin d'éviter les spoilers, j'arrêterai ici.
Elle était belle. J'étais complexé. Avec le recul, malgré ma jeunesse, je crois l'avoir aimé ( j'ai ressenti une sorte de deuil lorsque...enfin bon...). Le savait elle? L'a-t-elle jamais su? Ai-je été influencé par Cyrano? Suggestible à l'excès, ai-je reproduit le scénario? Est-ce une insécurité telle que Freud la conçoit dans les amours manqués? Je ne le saurai jamais vraiment.
Elle était belle...