Daemon
8.2
Daemon

livre de Daniel Suarez ()

Quand une tierce personne ayant l’informatique pour domaine de spécialité fait de la littérature, on obtient de la SF. Neal Stephenson nous l’a prouvé, maintenant plus tardif Daniel Suarez en prend la succession, en mêlant la science/technologie au thriller crépusculaire, sanglant et sans pitié. En tant que consultant informatique, on s’attend bien à ce qu’il aille à l’essentiel dans son travail, et son écriture s’en trouve bien influencée : Suarez ne se perd pas en atermoiements et son sujet tient la route du début jusqu’à la fin, la cohérence interne est impeccable.


Ce qui ne prive même pas son Daemon de psychologie, et là l’auteur y va fort, très fort : chaque personnage, pour stéréotypé qu’il puisse s’avérer, s’implante dans l’esprit du lecteur pour les raisons qui lui sont propres. Gragg est une ordure à l’esprit pervers et carnassier, dont l’absence de pitié se dessine assez vite pour être coup de poing ; on crève d’envie de saigner Anji Anderson à blanc et Peter Sebeck nous inspire une pitié certes un peu légère mais significatrice. Les 665 pages sont animées d’une vie autant révulsive qu’haletante (du point de vue du lecteur, dans le bon sens des terme), prenant son temps comme et quand il faut, ne se précipitant jamais trop. De plus Suarez ne s’encombre pas de trop de détails pour qu’on lise ses lignes à toute berzingue tout en comprenant l’essentiel, jargon technique excepté (bien que bizarrement, même si c’est tant mieux, son pullulement n’empêche jamais la compréhension).


Et pendant 400 pages la suspension temporaire de l’incrédulité marche. Mais à un moment, on se dit que Suarez en fait quand même un peu trop… On sent très vite que l’intérêt SF de ce thriller prend le contrepied de l’anticipation en situant la potentialité des techniques qu’il invoque dans une période strictement contemporaine (même relativement ancienne aujourd’hui, Daemon étant quand même sorti il y a déjà 12 ans…) Aujourd’hui toute ce marasme informatique pourrait même nous paraître encore plus probable qu’à la date de sa sortie… mais pour qu’un programme informatique aille jusqu’à des interactions réelles aussi précises, il y a de quoi s’interroger sur toute la crédibilité gravitant autour de cette inventivité. Ce qui en soi ne serait pas gênant si l’intrigue ne voulait pas se donner une caution de vraisemblance aussi poussive. On pense notamment au contrôle des voitures zombies par Merritt, dont Fast & Furious 8 s'est forcément inspiré !


Sans aller jusqu’au manichéisme (ce qui serait pousser trop loin l’interprétation), Suarez semble aussi tomber dans le « piège du FBI » (une expression que je viens d’inventer, suivez bien), quand c’est le FBI qui endosse le rôle du méchant officieux, à l’incompétence particulièrement soulignée et au comportement le plus tâcheron (« L’assistance, unanime, lui jeta un regard condescendant »). Systématiquement défait et tombant dans le rôle de la victime, à l’instar de la CIA, NSA et autres organismes de défense. Matthew Sobol et son projet prennent peu à peu les contours d’une sorte de bienfaiteur (sans heureusement finir par endosser le rôle du « gentil ») malgré toutes les victimes qu’il laisse sur son passage, ce qui minimise quelque peu ses aspects les plus carnassiers…


Notons que Suarez tombe également dans un autre piège, celui de l’anthropocentrisme américain, qui n’est guère de circonstance dans le cas d’une menace à l’échelle mondiale… Comme si seuls les Américains et leurs ressortissants (tout Russe Jon Ross et Afro-Américaine Natalie Philips soient-ils) étaient à même de régler les problèmes. Espérons que la suite s’ouvre un peu plus au reste du monde.

Aldorus
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le 15 févr. 2018

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