Puisse chaque œuvre classique être accompagnée d’une exégèse aussi intelligente et aussi dense que le texte de Rachel Bespaloff l’est pour l’Iliade !

L’autrice était philosophe, mais commence par s’intéresser à ce qui explique probablement pourquoi on lit encore beaucoup plus volontiers Homère qu’Hésiode, par exemple : les personnages. Première surprise : le premier chapitre ne porte pas sur Achille, mais sur Hector, ce qui au bout du compte est très loin d’être injustifié. Deuxième surprise au deuxième chapitre : il s’intitule « Thétis et Achille », façon de souligner que le principal héros – ou pas, du coup – de l’Iliade est un enfant, inséparable de sa mère plus que de Patrocle, ce qui là encore, après réflexion, n’a rien d’une hérésie.

Dans tous les cas, le propos déborde d’idées. « Homère, lui, ne s’étonne ni ne s’indigne et n’espère aucune réponse. Où, dans l’Iliade, sont les bons ? où les méchants ? On n’y voit que des hommes en peine – des guerriers en lutte qui triomphent ou succombent. Les revendications de la justice ne font qu’un murmure de larmes et de plaintes aux genoux de marbre de la nécessité. La passion de la justice ne s’exprime que par ce deuil de la justice, et par l’aveu du silence. Condamner ou absoudre la force, ce serait condamner ou absoudre la vie même. Et la vie, dans l’Iliade (comme dans la Bible et dans Guerre et Paix) est essentiellement ce qui ne se laisse pas estimer, mesurer, condamner ou justifier par le vivant » (p. 17 de la réédition Allia) : à l’image de ce long passage, l’ouvrage part de ce qui peut avoir l’air d’évidences pour élargir le propos de façon éclairante et parfois inattendue. Je ne multiplierai pas les citations ; il suffit de savoir que chaque page ou presque dans De l’Iliade propose de telles lectures. (On remarquera aussi la tenue stylistique de l’ensemble.)

C’est qu’on peut comprendre de deux façons le « De » du titre : à propos de, mais aussi à partir de. Ainsi, lorsque l’autrice établit des ponts entre littérature grecque et littérature biblique : « c’est sur une acceptation de non-pouvoir, au sommet des pouvoirs et de la passion de la pensée, que repose l’intelligence du vrai comme sentiment religieux chez les Prophètes et les Tragiques » (p. 66). (Rachel Bespaloff, lorsqu’elle évoque les rapports entre Homère et la Bible, est beaucoup plus convaincante que la Simone Weil des Intuitions pré-chrétiennes, par exemple.) Ainsi encore, lorsque l’étude des rapports entre deux personnages – ici Achille et Priam – débouche sur un constat philosophique qu’on pourrait trouver sous la plume d’un moraliste désabusé : « Tous les hommes vivent dans le chagrin : l’égalité véritable n’a point d’autre fondement » (p. 59).

Car pour l’autrice, « le lien qui rattache l’éthique à la poésie est […] infiniment plus profond et plus solide que celui qui l’enchaîne à la morale. Si, pour se communiquer à leurs fidèles, la religion de la Bible et la religion du Fatum ont recours à la poésie, c’est que celle-ci leur restitue la vérité de l’expérience éthique sur quoi elles se fondent. Lorsque Nietzsche proclamera sa foi dionysiaque au Retour Éternel, Blake sa conception religieuse, lorsque Kierkegaard voudra déchiffrer l’expérience d’Abraham et Pascal confesser le Dieu d’Abraham et de Jacob, c’est au langage de la poésie – à l’aphorisme, au paradoxe – qu’ils se confieront exclusivement » (p. 71). On a le droit de trouver le propos discutable, ce serait une erreur de le trouver indigne d’intérêt.

De l’Iliade compte environ quatre-vingts pages du même tonneau, à ne pas lire comme un vade mecum pour étudiant, mais comme une prolongation de la Guerre de Troie par d’autres moyens.

Alcofribas
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