De la liberté n’est pas un traité philosophique, mais plutôt une méditation, très exactement quatre, comme l’indique le sous-titre (« Quatre chants sur le soin et la contrainte », soin étant ici la traduction courante et assez insatisfaisante de l’anglais care), sur la polysémie du mot liberté, à partir de l’art, du sexe, de la drogue, et la catastrophe écologique. Rien que ça.

Une partie du problème réside dans le mot, dont la signification n’a rien d’une évidence ni d’un consensus. En réalité, il opère un peu comme celui de « Dieu », au sens où, quand on l’emploie, on ne peut jamais être tout à fait sûr de ce qu’on avance, ni même de parler de la même chose. (p. 14)

On connaît en France la Maggie Nelson poétesse, essayiste de l’intime, philosophe queer (aux deux sens du terme). On connaît moins l’universitaire critique d’art. C’est, je crois, cette casquette-là qu’elle porte dans cet ouvrage, bien moins gracieux et bizarroïde (dixit Blandine Rinkel) que Bleuets, Une partie rouge ou Les Argonautes. De la liberté est résolument touffu, dense au possible, en partie car les nombreuses références qu’elle mobilise me sont personnellement assez éloignées (Foucault, Levinas, Myles, Butler), voire carrément inconnues (Ahmed, Berardi, Brown, Chödrön… La bibliographie est épaisse).

Même en revendiquant l’insouciance (face au public, à l’argent, au futur, à la bienséance, à son aptitude ou à la critique), le travail lui-même demande un tel souci, un tel soin, que l’art n’a rien d’une planque en soi. Même en étant absolument punk, ou armé, exposer un travail dans lequel on s’est investi à ce point revient toujours à se mettre en danger (…) En ce sens, j’ai tendance à penser que tout art – y compris un art qui offense ou semble pervers – se rattache au soin, si on entend par « soin » le patient labeur – le soin esthétique – que demande l’entreprise artistique. (p. 77)

Il faut donc s’accrocher, j’ai eu du mal, mais l’effort vaut le coup car Maggie Nelson persévère, au fond, dans son être : elle n’assène rien mais décortique les fausses évidences et s’interroge elle-même en écrivant. La lire, c’est prendre un recul salutaire avec l’époque et ses doxas, avec ce petit délai entre le Vieux et le Nouveau Continent, le sien, qui nous donne un aperçu des débats philosophico-politiques dormants, ou à venir chez nous : l’art comme refuge, consolation, ou politique, le dogme de la liberté de créer, #MeToo et l’idéologie libérale du consentement, l’urgence climatique et la prescience de la fin du monde… On se pose beaucoup de questions, avec elle et parfois contre elle, et c’est la grande qualité de ce livre : n’est-ce pas l’essence de la philosophie ?

La position de Chödrön [Pema Chödrön, penseuse bouddhiste, à propos de son maître Sakyong accusé d’abus sexuels] ne plaira pas à tout le monde, et elle a elle-même cherché sa voie au fil des années (…) Mais cette formule continue de m’habiter, pour mon plus grand bonheur : « Mon maître spirituel a dévié des normes éthiques et ma dévotion pour lui est inébranlable. Ça me laisse face à un grand koan [objet de méditation dans la pensée bouddhiste]. » Qui ne l’est pas ? Notre désir de traiter tout le monde avec compassion, gentillesse et pardon, et de jeter les connards toxiques du haut d’une falaise, est un grand koan. Pratiquer la liberté dans un monde de contraintes et de circonstances souvent merdiques est un grand koan. Notre désir de garder le contrôle sur ce qu’il advient de nos corps et de nos esprits tout en cherchant des expériences de lâcher-prise et d’abandon est un grand koan. (p. 190)
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le 31 mars 2026

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Antoine Grivel

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