Souhaitant approfondir l’épicurisme, et devant le peu d’écrits d’Épicure qui nous sont parvenus, j’ai voulu me plonger dans De la nature de Lucrèce, immense poème philosophique destiné à transmettre en latin la pensée de son maître. Lucrèce choisit volontairement la poésie pour rendre une doctrine parfois aride plus douce et plus accessible, à la manière du miel dont on enduit le bord d’une coupe pour faire avaler un remède amer.
La partie qui m’intéressait le plus, l’acceptation de la mort, la recherche de l’ataraxie, la maîtrise de nos désirs et plus généralement la manière de mener une vie heureuse, occupe finalement une place beaucoup moins importante que je ne l’imaginais. Car pour Lucrèce, tout part d’abord d’une compréhension correcte de la nature. Si nous craignons la mort, les dieux ou les phénomènes qui nous dépassent, c’est parce que nous ignorons leurs causes et que notre imagination vient remplir ce vide.
L’essentiel de l’ouvrage consiste donc à expliquer le monde à travers les atomes et le vide, la nature de l’âme, le fonctionnement de nos sens, la formation et la mortalité du monde ou encore les phénomènes météorologiques. C’est là que j’ai parfois décroché devant une cosmogonie nécessairement datée et des démonstrations extrêmement longues sur des questions qui ne m’intéressaient pas toujours. Le paradoxe est que toute cette physique constitue précisément le socle de la philosophie pratique que j’étais venu chercher.
Certaines intuitions restent pourtant remarquables à travers les siècles. La réflexion sur la mort est probablement la plus forte. Si l’âme disparaît avec le corps, il n’existe rien après nous qui puisse encore souffrir de notre absence. La peur de mourir devient alors une souffrance que nous nous infligeons pendant que nous sommes encore vivants. Même force dans sa critique de la religion lorsqu’elle transforme l’incompréhension du monde en peur des dieux, alors que ceux ci, dans la conception épicurienne, existent sans intervenir dans les affaires humaines.
J’ai également apprécié sa manière d’aborder certains phénomènes naturels. Lorsque plusieurs explications sont possibles, Lucrèce préfère parfois les conserver plutôt que prétendre trancher sans preuve. L’essentiel n’est pas toujours de connaître exactement la cause, mais de comprendre qu’une explication naturelle est possible et qu’il n’est donc pas nécessaire d’introduire une intervention divine pour combler notre ignorance.
Je reste néanmoins partagé sur l’idéal auquel tout cela doit conduire. L’ataraxie me paraît parfois tellement centrée sur l’évitement du trouble qu’elle risque de donner l’image d’une existence privée de relief, presque d’une vie de mort vivant. C’est probablement aussi une limite de ma propre sensibilité face à l’épicurisme, qui ne cherche pas à supprimer tout plaisir ou toute émotion, mais à empêcher nos désirs et nos peurs de devenir nos maîtres.
Il demeure donc pour moi un problème d’équilibre. Je suis beaucoup plus sensible à ce que Lucrèce dit de l’homme, de la mort, de ses peurs et de ses désirs qu’aux longues explications sur les sensations, les atomes ou les phénomènes naturels. Mais il est justement impossible de séparer complètement les deux puisque, chez Lucrèce, comprendre la nature constitue le chemin nécessaire pour parvenir à vivre sans la craindre.