* ATTENTION L'ENSEMBLE DE CE TEXTE SPOILE LE LIVRE

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DÉSERTION

espiègle et affranchi

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Désertion c'est d'abord cette sensation de glisser, charriés par le récit comme feuilles mortes par le ruisseau. C'est cette légèreté dans le passage des lignes, des paragraphes. L'absence de chapitre, mais aussi une façon de nouer les espaces-temps particulière.

François Bégaudeau est sous nos yeux en train d'inventer un style. Se défait de contraintes qui si elles rassurent écrivains éditeurs lecteurices critiques sont quand on les observe bien, impropres. Impropres si on considère que la manière de raconter ce n'est pas automatiquement faire des effets de style par-dessus la matière narrée, qui vont la rendre saillante, percutante, visible. A côté. Ne représentant pas ma façon de vivre ni la tienne. Mais bien de se couler contre ses reliefs. Une pâte, oui. A crêpes ou ce que tu préfères.

Cette congruence, la matière rendue par le style qui en prend la forme, offre à ressentir le corps des choses.

Si je ne suis pas un démiurge qui se tient au-dessus de la narration, alors je (ne) suis (qu')un homme et la narration se coulera sur / dans / par du vivant à commencer par des corps, à commencer par des lèvres, des langues. Qui façonnent des mots. Qui racontent. Oui, qui font déjà si bien le travail de raconter des histoires, pourquoi en rajouter.

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Page 117 : « La Manche mugit noire et ils sont neuf dans un creux de falaise, postures déterminées par les contours de la roche. »

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Parfois il s'adresse à moi pour me faire marrer « aussi vrai que tu as cru à une coquille » page 203, me piquer, sème des clins d'œil. Il me fait participer à la chorale, sentir que j'en suis autant que lui. Et si Steve est notre personnage, celui qu'on suis ici et là-bas, toutes les voix s'expriment, toutes les voix s'impriment, racontent horizontales, passionnantes de savoirs, d'expériences, de vérité, documentent ce qui est, ce qui a été.

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5 romans après le premier virage Molécules, on expérimente avec surprise, curiosité, intérêt, amusement, ce façonnage, comme si on était posés à écouter discuter des potes ou des inconnus dans un bar. Des histoires racontées comme je me raconte, chevillées entre elles comme des associations d'idées.

Comme si le livre lui-même était une caboche traversée de ces flux.

On avance dans les récits avec la sensation de se tenir en marge de ce qui aurait pu être une « trame-mère », une arche comme disent les professionnels. Habitude culturelle ? On avance de côté, de biais, funambule ou crabe, nouant des jonctions sur du trivial. Sur du « il m'a dit que », du « ça me fait penser à ». Verbiage ou leçon, historique ou anecdote, fantasmes, mensonges.

Phrases vivantes, mouvantes, glissantes libres, souples et aériennes.

Il s'agit d'une éthique. Rendre la forme du commun si peu commune à figurer dans les livres, pourtant si semblable à qui nous sommes. Donc personnage qui bute sur des expressions, qui ne se sent pas là, réagit physiquement à un mensonge, à un empêchement, les jambes, les langues, les fluides agissent.

Travail de reconstitution. Qu'est-ce que c'est de vivre dans un corps.

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Page 133 : « Il y pense un instant et l’instant d’après n’y pense plus. »

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Les lignes de descriptions se succèdent une ligne change de façon de décrire. Changement de point de vue. Plus tout à fait le narrateur. Un peu d'un personnage qui est là qui d'ailleurs va parler. Puis une phrase poursuit le récit à la suite d'une autre. Parfois on ne sait pas qui la prononce, disons qu'on n'est pas sûr que ce soit la même personne ou si c'est le narrateur ou les deux tiens pourquoi pas. Puis cette phrase est rejointe par une autre qui n'est plus énoncée par le même corps. Nous voilà repassés dans une description dans un autre espace du futur ou du passé. On suppute la bouche de cette tierce personne d'avoir énoncé le dernier discours. Nous nous sommes déplacés sans nous en rendre compte. Lévitation. Expérience physique. Marquante. C’est stimulant, ludique, ça plane c’est léger et sans intention. D'autant qu'on sait après le premier passage que lorsqu'on sera arrivés ailleurs à la fin de la dernière parole prononcée, on aura raté des évènements qu'on va rattraper en bloc. Nous sommes stressés par ce mystère concernant la situation d'arrivée, ce qui a pu advenir de nos personnages « est-ce que Mickaël est rentré ? Est-il mort ? ». Chaque fois surpris Jade est enceinte. Soulagés Il est enfin rentré. Amusés. De nouveau stressés. Baladés. Perdus. Pendus à leurs lèvres. Un art de l'ellipse mue par les voix. Le qui-vive alimente sans répit notre attention comme le bois un feu.

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La poursuite du travail commencé avec l'amour. Fluidité de l'écriture qui s'affranchit de structures-barrières, prenant de la vitesse passant par la variation de point de vue dans les descriptions, passant par les choses pour les voyages temporels. Les choses étaient le vecteur ici ce sont les voix. La forme nouvelle inventée par François Bégaudeau s'attache a toujours passer dans les veines de ce qui se trame ici. Redite impossible.

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Par endroits le style direct attrape le virevoltant papillon de la tchatche, lui remet les pattes sur terre. Arrêter le temps. Le retenir comme on retient un frère.

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Partant de ces liants mineurs que sont les conversations, quantité d'informations passent en contrebande, l'air de rien.

On se documente et on apprend baignés de douceur, de légèreté de l'expression et d'humour des séparations, des meurtres, des tortures, des suicides. L'amitié (la politesse) nous est faite de ne pas en rajouter en chargeant la barque d'un style emphatique inapproprié.

La congruence et l'épure font l'émotion. Suffisent. Page 124, le départ de Steve.

« Aux phrases préméditées qui ne sortent pas, il en substitue de moins nettes.»

« Céline s'essuie les mains au torchon et s'agrippe à l'évier où elle rinçait une tasse »

Nul besoin du champ lexical de la tristesse pour que je ressente le courage quitter Steve et le drame de Céline. Un fils part puis deux. Nul besoin des violons.

On lit on pleure on est sidérés on a peur. Et en même temps on explore des situations. On apprend.

Notons que nous raconter le conflit côté volontaires des YPG et de YPJ est une sacrée surprise et c'est passionnant. On ne sait rien sur le Rojava. Qui savait que ses résidents se battaient contre Daesh en Syrie. Que les YPG et YPJ étaient constitués de kurdes, de volontaires étranger.e.s et d'islamistes repentis ou espions. Pas moi. Et on ne va pas compter sur les chaînes nationales pour faire le job. Merci pour cette transmission.

Nous sommes nourris par les pupilles. Même si Blinville n'existe pas on sait qu'on se situe entre le Havre Bouville dans ce coin là. On apprend que le port de pêche est devenu un port de plaisance, que les restaurateurs ont dû s'adapter pour appâter le touriste, avant la pêche à la ligne se faisait sur des doris, la devise des YPJ est vie femme liberté, le dealer pense sa stratégie commerciale comme n'importe quel boutiquier, les infrastructures comme le stade ferment ce qui oblige les habitants à faire des kilomètres pour faire du foot ou abandonner leur passion et se rabattre sur une autre activité accessible comme la salle, il n'y a pas d'emploi dans la ville les jeunes doivent quêter du travail dans les grandes villes le Havre Ouistreham Caen, les YPG sont formés de volontaires aux idéaux hétérogènes voire antagonistes, le stuff de Daech est composé d'équipements américains abandonnés par l'armée irakienne lorsque les américains les ont envahis vous avez bien lu (page 198). Les YGJ font peur aux islamistes qui fuient à leur vue ce qui aide à la stratégie au front. Elles sont plus respectées donc plus protégées que les femmes soldats françaises ce qui est enviable, mais au nom de la tradition et de l’honneur de leur famille à qui elles appartiennent, page 146.

Des mots kurdes sont employés, dont le sens sera donné par la suite dans le contexte ou devinés « douchkas = mitrailleuses » , « tekmil » on comprend « réunion » ou « assemblée » à l’évocation d’un « ordre du jour », « assemblée » sera confirmé 8 lignes plus loin, page 157.

On apprécie lire un prise tellement juste des mœurs et des marqueurs de plusieurs époques, des surnoms comme Titi que j'ai aussi connu dans mon collège du 77 ainsi que Steve et Mike, les expressions dinguerie et en vrai apparaissent chacune en leur temps, la petite amie dont on n’a encore une fois pas entendu le son de la voix j’ai été cette fille, la copine gilet jaune, page 238.

Après la victoire les volontaires récoltent des trophées de guerre et le drapeau de Daesh est d'une grande valeur. On est stupéfaits de l'apprendre. De lire Steve chercher ces pépites, prendre des risques en plus. Ramener un os qui doit être une côte.

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Documenter large sans prendre partie, sans orienter c'est un cadeau pour les lecteurices. On se gave de tout, chaque page est un morceau juteux qu’on mange avec les doigts. Tous les points de vues se valent. J'ai le champ libre. Juger Steve, être choquée, le trouver con. Je suis libre au milieu de tous ces volontaires de me lier par affinité politique ou de personnalité, d'en détester d'autres, de ne pas en comprendre certains. Je suis libre apprenant sur la pêche, le Rojava ou l'école des enfants aveugles de poursuivre mes recherches ou pas. Je pioche où je veux, ce que je veux. J'ai la chance d'avoir une vue d'ensemble sur tout ce qui est donné à lire et d'avoir le temps de les appréhender. L'aide militaire américaine, ce que ça fait quand ça explose, physiquement.

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Légèreté de la forme, densité de la matière, foisonnement de la documentation.

On lit on vit plusieurs manières d'expériences. Plusieurs états.

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Certaines phrases longues s'affranchissent d'une ponctuation, nous offrent la liberté du souffle. Ne se fiant qu'à notre oreille, nous scandons naturellement cet assemblage de mots qui contient sa propre musicalité. On lit comme on respire.

« Deux engins agricoles gangrenés de rouille et un empilement de bottes de paille témoignent qu'en temps de paix s'il y en eut jamais le périmètre investi par les académiciens était une grosse ferme. », page 129

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Ailleurs c'est la virgule qui se balade et se pose où elle veut. Détaille les actes en leur glissant une mélodie dans le trait.

Page 176 : « il n’a pas grand chose à craindre ni à faire, ni à contempler. »

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De temps en temps les paragraphes ne coupent pas proprement les lignes. On est troublés, on se creuse la tête. Page 245 où la première ligne du 2e paragraphe conclut le 1er.

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On prend le décor à l'envers.

« Contre un mur, des piles bancales de livres prolongent des piles de bobines de films.», page 186.

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Page 109 nous arrivons à destination présent en quittent le futur dans une seule phrase « Pierrick apportera un canard qu'il agrémente de marrons et découpe avec minutie… »

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La liberté de choisir le style de son émancipation voilà une belle façon d’être anarchiste par l'art.

François Bégaudeau s'affranchit dans la joie, le jeu, le plaisir. Il fait ce qui lui plaît passe dans nos veine cette vitalité qui anime ses mots.

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En plus de faire de nous des lecteurices actifves, réfléchies, curieuxses : éveillées.

Qui écrit comme ça aujourd'hui. Se donne autant de liberté.

Le plaisir de voir un tel geste est incomparable. Dans Bristol Echenoz prend le temps d'une mouche. Avant de revenir au récit. Désertion c'est 257 pages de la mouche de Bristol.

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On remarque que l'épure, cette recherche de l'agencement pour ramasser en peu de mot la situation baigne le roman de paisibilité. Fait de la poésie : « un faisceau d'opinions » , « Steve peine à s’imaginer mort et les mots à sortir ». Tu liras d'autres phrases magnifiquement tracées dans la dernière partie.

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Le travail sur le comprimé / détaillé produit des variation de rythmes. Surprend l'œil et l'oreille. Nous entraînent, avides de voir encore, de découvrir ce que dessinera la ligne d'après.

On évacue les gestes superflus, on tient dans une phrase et demi «Steve attendait ce moment rien qu'à eux, sort de son sac un cadeau pour son père qui en tombe des nues. Un os ?», page 229. Un cadeau évite d'en passer par une explication du style il sort de son sac la côte enveloppé dans un torchon, ça évoque même un dialogue « je t'ai ramené un cadeau ». Comprime synthétise ces deux développements. En plus, on se remémore la scène où elle a été prise et Mickaël.

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Page 237 on prend un temps pour chaque action « Ils meurent de rire de jouer comme des trisos, un tir sur deux dans le décor, la prise maritime de Taïwan finie en bérézina, puis la fatigue éteint leurs rires, amollit leurs mots, chloroforme leurs corps, les vautre sur le lit».

C'est la dernière nuit des deux frères. Il s'agit de faire durer. Retenir. Comme eux ont retenus la nuit autant qu'ils l'ont pu. Ca te cueille.

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«Des choses reviennent et repartent», page 225

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Nous sommes pris dans la force vive des corps. Ce sont les pensées, les désirs, les empêchements qui prennent les personnages dans leur pouls. Comme moi, les personnages sont mus.

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P143 : « la vision se noie si elle ne restreint pas le champ »

P148 : « les lèvres démangent Steve qui se lance.»

P148 « Un faisceau de conseils le mènent à »

P.170 « Des blessés assistés le jour s’incrustent dans les nuits de Steve»

P150 « une euphorie gagne Steve puis retombe. »

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« La carcasse d'un tracteur calciné échappe à son attention flottante »

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« Il n'est pas exactement là où il est.»

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Qu'il est agréable de lire être dessinés animaux, éléments par la vitalité qui les traverse. Eux qui agissent à bas bruit autour de nous et que l'auteur prend soin de nommer, de décrire, de représenter puisqu'ils sont là.

Si à un moment le feu où te jette ton courage te brûle, voilà isolée entre deux paragraphes qui décrivent l'horreur guerre une poésie. Persistance de la vie inutile.

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« Au milieu du cercle de pierres les flammes s'emploient à crépiter .», page 180

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Page 143 « Aux toilettes l'appuie contre le mur ventousé à quoi médite un gros lézard. »

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Geste anarchiste, animisme, immanence. Chacun lira bien ce qu'il veut. On sait la sensibilité politique de l'auteur mais elle n'exclue pas les deux autres lectures. C'est encore une liberté que le roman permet.

On pense à First Cow de Reichardt, aux portrait de Kechiche sur des visages absentés, à l'art de RAZ de cueillir le vivant au gré du hasard.

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On ressent pour tous.tes de la compassion. Quoi qu'ils fassent ils ne savent pas ce qu'ils font. Ils ne savent pas ce qui leur prend. Ce qui les prend. Avoir transcrit ainsi les gestes et pensées de tout le vivant sans exception relève d'un regard chrétien. Une bonté qui voit, entend, sait, pardonne parce qu'il n'y a rien d'autre à faire.

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Un geste radical auquel on est peut habitué. Qu'il est grisant de voir être accompli.

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On remarque que le livre bouillonne d'une littérature visuelle. Gestes, échelles de plan qui isolent un sujet dans le tout, mouvements des corps. Un travail aussi sur l'ouïe (ambiances, explosions, silences).

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Modernité est un mot qui m'est venu à la lecture, que signifie-t-il ? Est-ce moderne de travailler à même le sol ? Ou est-ce simplement ce que doit être la littérature et a fortiori l'art ? Est-ce moderne de travailler en peintre ?. Moderne serait le sujet : jamais lu. L'axe choisi. Le style qui file léger et pourtant lourd de faits. François Bégaudeau a inventé sa forme et elle ne ressemble à aucune autre. Elle nous égaye. On est admiratif et inspiré de lire cette liberté de ton et de faire se déployer sous nos yeux.

Il joue avec les règles, se fout bien de plaire aux académiques, au nom d'une littérature qui sera la plus juste. Moderne comme furent modernes les impressionnistes lorsqu'ils remirent en question les règles classiques. Avant-gardistes.

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« Le visage de Steve tourne du vert à l'orange et vice versa au gré du clignotement du sapin au pied duquel il trouvera un chèque de mamie qu'il serre fort et un survêtement satiné pour se remettre au sport ce sera pas du luxe. » page 112.

Oui j'ai mis la phrase en entier, tu te souviens j'en avais parlé plus haut. Le souffle des phrases laissées sans ponctuation cheval libéré de son harnais, en voilà donc une autre. Tiens, juste après, un détail bien visuel aussi « Dans la crèche il manque un bras à Balthazar. »

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Si les situations vécues sont très dures, violentes, que le drame ne les / nous laisse pas en paix, que la mort rôde (Stéphane, Timy, fausse couche, agression sexuelle, martyrs, Céline, Jade, Liz, Gregory), les personnages mus par leur petit feu intérieur brûlent de vie. Se bougent. Partent, quittent, brutalisent, secouent, telle la vague la vie ramasse tout dans son sillage. Et l'auteur œuvre à nous la rendre douce, nimbée d'humour tendre ou mordant. Entre le voile sombre et le voile lumineux, il choisit la lumière.

Donc on rigole.

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« Cinéphile, François se tamponne lentement les lèvres avec sa serviette pour peser ses mots.», page 216

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Le comique de répétition, toujours avec des variations selon le contexte :

Steve qui tousse dans son poing quand il ment. Et les réactions pas dupes de ses potes alors qu'il suit son frère.

«Ton grand frère – petit »

Les traductions déjà faites par le narrateur des échanges en kurdes et en anglais, doublées par les personnages.

Les jeux de mots de Céline qui ponctue le roman de mignonneries et d'éclats : l'écrivain qui s'est fait refaire les dents c'est qui déjà – Emile Louis.

Des personnages acidulés comme Tony et ses t-shirts Rocky dont la chronologie des films avance à chaque nouvelle rencontre avec nos frères. Pour revenir sur le 1er opus, p240. Tony le dealer et ses conseils de business man, ses adages de commerce agressif. Un mec drôle et au fond dangereux, car il réussi à coller les jeunes comme mouches à une bande.

Et François agent de la DGSI avec ses pompes de luxe, qui ne met pas les gens sur écoute car son métier c'est de se renseigner.

L’ironie dans l'horreur qui la décuple : la main de dieu ne s’est pas posé sur tous les volontaires

Règle de bonté envers tes lecteurices : tu n'alourdiras point le drame d'une plume dégoulinante. La tête haute tu garderas. C'est ce qu'on apprend d'ailleurs aux chanteur.ses d'opéra. Soit digne dans le drame conseillent les profs. Les paroles sont suffisamment lourdes. Souris, tiens préconisent les audacieux.

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'Tout est dans le presque', voyons ça.

Steve est l'aîné et Mickael le petit, qui par son physique et son caractère est pris pour le grand bien qu'il soit petit.

Le choix de passer par le corps de Steve nous permet d'éprouver avec lui qu'il est atteint par les gens qu'il rencontre et particulièrement les plus vulnérables. D'abord sa sensibilité s'exprime pour le sort de Grégory Lemarchal qui laisse Mickael insensible. Gabin le touche, ça le dépasse, ça lui vaut l'exclusion de sa bande de pote, le harcèlement par l'ignorance de sa personne. Bachir est une rencontre qui le marque autant que nous.

On note que Mickaël se greffe toujours aux amis de son frère. Il est aussi plus dégourdi, il trouve du travail avant lui mais ne reste jamais. Il y a ce placement arbitraire en centre qui nous serre le bide, que ne vit pas Steve.

Ce que je repère c'est que Steve est mieux outillé pour l'amitié que Mickael. C'est d'ailleurs lui qui suit son frère tête brulée attaché qu'il est à ce frangin solitaire, lui qui pense à la réaction de sa mère, tente de la ménager. Il est plus connecté aux vivants, moins isolé. Mickael est attiré là où ça pète, il a le combat dans le sang et autour de lui des camarades dont certains ne partagent pas sa vision, ils se battent juste à ses côtés, ça pourrait être d'autres que ça serait pareil. Sans attache Mickael va loin, il prend plus de risque, il monte les échelons. Il nous semble insondable, plus obscur que son frère. Il affirme son absence de relation amoureuse là où Steve est gêné et se sent obligé de mentir, obsédé qu'il est par la chatte des filles.

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Notons que Mickael n'est jamais déplacé par qui que ce soit rencontré ni affecté par la mort d'un ami.

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Steve ne peut contenir ses larmes lorsqu'un collègue juge les volontaires alors qu'il vient d'apprendre la mort de son amie Liz. Le discours du collègue contient-il une part de vérité qui bouleverse Steve ? Une mort pour rien dans le cours de choses qui avancent sans nous. La vérité c'est que nous ne sauront pas. Tous les avis se valent, l'engagement et le courage autant que l'absurdité et la perdition. Mais Steve et nous qui avons connu Liz avons surtout perçu qu'elle comme lui avait suivi quelqu'un, par amour et qu'elle avait trouvé en ces terres une conception politique qui lui allait. Qu'il n'était pas possible de vivre ailleurs.

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Mickaël a subi un placement injuste en camp de redressement pour mineurs où il a été la victime d'un mec extrêmement violent. Cette violence l'a façonné, rendu plus dur, plus silencieux, plus violent aussi – y a-t-il trouvé sa puissance ? Là où Steve n'a pas été brutalisé mais a subi un rejet social.

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Comme pour Mickaël, les pieds de Steve, ne tiennent pas en place. Comme Mickaël, Steve est au fond un on gars, sensible, concerné, engagé. On se souvient que Mickael profite de son retour pour faire de l'argent pour rembourser sa mère avant de repartir.

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Le nom donné à Mickaël en Syrie est Mike. Son physique (court, costaud) et son nom évoque avec un malaise triste dans le ventre Mike de Deer Hunter. Le film hante littéralement les pages syriennes du livre. Mike de Deer Hunter, incapable de se noué à la femme qu'il aime à son retour, incapable de retrouver ses amis, être regardé par eux. Un corps qui n'est plus tout à fait ici. Qui erre. Qui retourne au front chercher son ami Nick ultime vaine tentative de retrouver quelque chose d'avant l'horreur. Tenter naïvement de recomposer ce qui a été fracassé à jamais.

Un Nick est d'ailleurs présent à leurs côté parmi les volontaires, un américain, qui sera élu leader du groupe avec son binôme, page 130.

Le plus bouleversant est de lire dans la bouche du démineur George des mots qu'on s'est formulés pour s'expliquer l'addiction de Nick le beau Nick devenu mort-vivant, à la roulette russe.

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Page 181 : « Au déminage tu prendras goût. De mission en mission tu mesureras que tu n'existes jamais autant que l'espace de ces secondes où ta vie est littéralement entre tes mains. Cette intensité-là à force tu ne la redoutes plus tu la recherches. Tu la quête. Tout le reste paraît vide, oiseux. C'est tellement rare que la vie soit sérieuse, Steve. Soit consistante, soit préhensible. »

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La comparaison du déminage avec « La roulette russe ! » est bien formulée à la page 180.

Lignes qui éclairent le trouble et l'incapacité de ces jeunes qui rentrent du front et ne peuvent plus se lier à personne et n'attendent qu'une choses repartir, retrouver ce terrain hostile qui allume leur vitalité à 200%. Une vérité indicible par les concernés, difficilement entendable par les autres, se trouve dans ces mots. Lignes qui n'explique rien de ce qui se passe dans leur tête. On prend ou on laisse. On se fait notre idée. On est sûr.e.s que de ce qu'on voit. On voit des jeunes issus de bleds économiquement foutus comme ceux de Deer Hunter, ou pas, partis se battre pour des idéaux hétérogènes ou juste pour se trouver combattant. Courageux, loin d'être cons, opiniâtres, suiveurs, engagés, accros.

Les emprunts à Deer Hunter nous éclairent, d'une certaine façon : rien n'a vraiment changé dans ce que font les conflits armés aux corps des jeunes.

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« A ce casse-tête Liz a pris goût, alors qu'au départ elle et les armes ça faisait quatre. Ca faisait mille. » ? page 192.

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Le lien à l'autre, à l'amitié, une différence entre Steve et Mike. Un premier presque.

Il y en a d'autres.

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Si Mike est actif, travaille avant son frère, fait tomber la vieille, part au front, tue des barbus, revient, repart aussitôt. Steve est plus observateur, plus intérieur.

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La vie de Steve est marqué par le sceau de la mort. Dès le début du livre l'étagère de sa chambre est détaillée et sont annoncés les éléments qui y seront ajoutés 15 ans plus tard. Une Liz martyr, page 13. Un drapeau de Daech. Présages. L'histoire de Steve et Mickaël est nimbé du coup du sort, le récit d'une certaine mélancolie. Il est écrit que dans 15 ans l'étagère n'aura pas changée mais il n'est pas écrit que Steve n'aura pas changé, n'en déplaise à Valentin Hiegel qui dans En attendant Nadeau déclare «  au point qu’à la fin du roman il revient à sa vie d’avant, demeuré profondément le même. », à qui ce fragment d'analyse répond.

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La vie de Steve nous est donc racontée a posteriori. Ce biais fait de son histoire un destin. L'ouverture nous raconte qu'entre le 11 septembre et l'arrivée de la Star Ac sur TF1 le 20 octobre il s'est écoulé 40 jours. C'est un fait vérifiable. C'est un Carême. 40 jours séparent les évènements les plus marquants de la vie de Mike et Steve. Deux sensibilités. 40 jours c'est le temps de se préparer par le jeûne et la prière au retour du Christ, Ressuscité.

Steve porte une croix qui ne le quitte pas. Qui le fera avouer son larcin à la gendarmerie. Il est rare de voir des croix au cou des personnages chez François Bégaudeau. Nous traverse le saint Tipaul de la blessure. Steve serait-il un Saint ?

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Nous baladant dans et par le corps de Steve on sait qu'il veut le bien au sens large. Au long de ces 15 années persiste en lui cette sensibilité aux sort des victimes du sort. Ses affinités se dessinent au contacts de chacun.e, chaque rencontre éclaire confirme sa vocation. S'il ment il est incapable de garder le mensonge en lui et préfère avouer la vérité à ses amis, à Kevin, à Liz.

Steve rencontre Liz tard dans le roman, page 190. Une Liz qui est déjà morte. Un ange. Elle lui enseigne les YPJ dont il ne savait rien. Il tombe amoureux de cette jeune femme plus âgée, plus aguerrie, qui depuis des années refuse de subir les coercitions, recherche son autonomie. Une femme inspirante pour qui les normes sociales ne sont pas une fatalité. La mort de Liz le bouleverse.

La première fois que nous avons lu Steve pleurer c'est lorsqu'il doit quitter le petit Bachir.

Liz part combattre à Afrin et il la suit comme il avait suivi Mike qui se soucie si peu de savoir où est son frère et ce qu'il fait.

Comme l'écrivain Steve est habité par celles et ceux qu'il rencontre. Gabin, Bachir, Jade, etc.

Comme l'écrivain les mots qui habitent sa tête ne sont pas tout à fait les siens.

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« l'amour supplée », dit Coulouba.

« l'amour supplée », se dit Steeve.

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Steeve est poreux aux histoires qui lui sont racontées. Aux expressions. Ignorant quelque chose il va répéter le mot inconnu, entendre sa définition, l'abriter.

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Mike, l'esprit aiguisé sur la géopolitique n'est habité par personne.

Kevin apparaît dans le camp des volontaire et très vite Steve se lie d'amitié. Très vite la discussion ne tourne plus autour du conflit mais de ses notes sur son carnet.

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« Sur les pages du carnet de Kevin, des îlots de mots intriguent Steve. Trois courtes lignes perdues sur une page vide, quatre sur celle den face. Ca fait peu. Ca fait gâchis de papier. », page 143.

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On découvre un Kevin Belge et travaillé par des questions d'écrivain. Comme l'écrivain il cherche la bonne manière de rendre ce qu'il voit et entend. Il se casse la tête. Tourne, agence, épure.

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« Comme un peintre s'en tiendrait à l'esquisse.», page 143.

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Depuis le temps qu'il est dessus il a déjà trouvé quelques techniques ou façons qu'il dispense à son apprenti, curieux de l'exercice.

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« Tout le cheval est dans la crinière, tout le crabe dans une pince. »

« Mieux : le crabe n'est visible qu'à être réduit à une pince. »

« Tu vois tout ça c'est trop d'un coup, poursuit le Belge en balayant l'alentour de son bras libre d'arme »

Son bras libre d'arme

Son bras libre d'arme.

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« dans cette étendue et ce volume illimités la vision se noie si elle ne restreint pas le champ en s'accrochant à un truc précis », conseillent Kevin et François, approuvent Monet et RAZ.

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La page 144 poursuit la transmission.

« Les nuages » : « Le nuage »

Que fait le nuage ? « un nuage fait de l'ombre à la colline » non « fait une ombre » car de l'ombre c'est poseur.

« un nuage fait de une ombre sur la colline » : « on peut toujours simplifier »

« Trop écrit, trop maniéré.»

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S'ajoute aux conseils avisés de Kevin la complicité du narrateur expert en la matière :

« Pour l'aider un vieillard sorti d'un chapeau traverse la route unique. » phrase nickel

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Steve patauge c'est sa première fois :

« Sur la route un vieillard pieds nus. »

« Sur l'asphalte brûlant des pieds nus et vieux » : « nus est de trop ». « Une chose en induit une autre. Un mot en contient un autre qu'il rend superflu ».

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Je restitue la page presqu'entière car elle recèle de trésors et je veux être sûre que tu te rendes compte de ce qui se passe ici. A quel point ce qui est énoncé est précieux pour qui cherche justement à écrire, à peindre, à restituer un élément du réel.

Mordu Steve ne cessera de pratiquer. Chercher sa forme, son geste : son style. La route est longue avant d'arriver au rendu juste de la chose. Mais l'heureuse nouvelle est qu'il a un pied dessus.

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Face au paysage dont il s'absente, page 150, l'enseignement de Kevin revient à l'esprit de Steve.

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« parfois dans un paysage le détail à quoi s'accrocher est l'élément manquant. Par exemple un ciel urbain est sans étoiles. »

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Ce qui se passe ici et que je trouve très beau c'est la prise de la plume par le narrateur entre Kevin et Steve comme un enfant qui vient partager le jeu des deux autres. Une filiation camarade entre les trois. Et alors que Kevin n'y est pas, Steve qui est habité par ses mots s'essaie à resituer. Le souffle du narrateur comme une fée qui chuchote à son oreille, le compagnon. Une composition à trois voix dont l'un absent l'autre invisible.

.

« Par exemple à présent de part et d'autre de la bande goudronnée il n'y a pas d'arbres. Presque pas de végétation. Pour seul relief des collines arasées. Pour animaux de rares chèvres et parfois, égarée, une brebis. »

.

Lignes pures. Impeccables. Justes. Beauté.

.

Steve affine son regard «  Dans sa tête s'écrit qu'une colline est une montagne qu'on voit en entier ».

.

Les essais littéraires se poursuivent page 168 à la suite du narrateur qui écrit :

.

« Tout au long de la première garde, la pluie martèle le toit de tôle des urinoirs. »

.

Et on voit la prose de Steve se condenser :

.

« La tôle bat sous la pluie tôle. »

« La pluie fait battre la tôle. »

« La pluie réveille la tôle. »

« La pluie la tôle. »

.

A la page 187, encore une fois à la suite du narrateur amical qui écrit :

.

« En bas un âne sans maître contourne un cratère de bombe »

.

Sans maître, l'élément manquant.

.

Steve arrive à l'épure souhaitée :

.

« Un âne contourne un cratère. »

.

« Un âne un cratère. »

.

L'épure qui fait la littérature. Le dessin.

.

Page 203, pendant que Liz se raconte le narrateur saisit ce qui les entoure, et Steve semble le reprendre dans un passe-passe vachement bien foutu :

Le narrateur narre le chiot qui se faufile entre les volontaires :

.

« Steve le fixe pour lui manifester sa compassion cependant que Liz gratte sa nuque. »

.

Ca continue, je passe un peu jusqu'à :

.

« Steve croise les bras et se frotte les épaules pour se tenir chaud. »

.

Ensuite, un peu plus loin et c'est là que c'est très intelligent, le narrateur poursuit :

.

« A leur insu le paysage a verdi. »

.

Et une voix de le reprendre :

.

« Paysage n'est jamais le bon mot. Kevin disait : paysage est un trop gros mot qu'il faut concasser en choses. ».

.

Trouble dans l'énonciation.

Qu'est ce que c'est que ce truc.

.

D'instinct on se dit que ce pourrait tout à fait être celle de Steve. Car c'est Steve qui plus tôt convoquait le souvenir des propos de Kevin. Ici Steve est arrivé au niveau d'expérience du narrateur.

Il est aussi possible que ce soit le narrateur qui parle encore et alors cette reprise témoignerait de son amitié pour les deux volontaires Kevin et Steve . Il se reprendrait lui-même grâce à l'enseignement de Kevin. Comme si lui aussi était encore en apprentissage de sa plume.

Quoi qu'il en soit, s'est opéré ici la fusion du narrateur et de Steve dans les lignes de descriptions. Comme ça.

Mais aussi, évidemment, avec l'écrivain lui-même complice de Steve de la première heure. Affinités. Réminiscence de Deux singes :

.

« D'être dans pas grand-chose garantit d'être quelque part. »

.

Cela juste avant que Steve ne soit renvoyé chez lui, par décision du Hezbollah et du narrateur qui n'était pas contre.

.

Et donc que se passe-t-il à la fin du roman. Je vais vous le dire mais avant je dois revenir sur un élément troublant.

En bas de la page 245 est écrit :

.

« Steve en profite pour s'enquérir de Kevin qui ne figure pas sur la page Facebook des martyrs mais ne donne plus signe de vie. C'est étrange. Soit il est en vie soit non mais pas les deux. »

.

Troublante tournure de phrase.

Admettez que ce « C'est étrange » est étrange.

Placé là bien isolé bien visible.

Ni vivant ni mort. Kevin est un ange.

Au milieu du chaos la grâce s'est posée sur l'épaule de Steve et lui a transmis, carnet à l'appui, qu'il pouvait tirer quelque chose de ce foutoir.

.

Grégory, Kevin et Liz (mais aussi Gabin et Bachir) seraient les anges qui déposent sur Steve l'amour, la compassion la miséricorde.

.

De retour chez lui Steve pardonne à Novak.

.

A la fin, page 257 :

.

« Il pensait se réserver pour la course en faisant demi-tour au kilomètre 3, mais happé par le silence parfait il poursuit dans le chemin de randonnée qui prolonge le parcours jusqu'au pied d'un sentier de forêt pentu. Les sapins sont immenses, le vent nul. Il n'y a pas de chamois. Il n'y a pas de sons sauf une tronçonneuse mais feutrée par la distance et douce comme une abeille .»

.

Il n'y a pas de chamois.

.

Se fondent dans le même geste les voix du narrateur, de Steve et de l'écrivain.

Ses yeux et ses oreilles l'entraînent c'est plus fort que lui .

Quoi de plus visible que de montrer cette métamorphose en le faisant quitter la route.

.

Bifurquer.

.

Alors qu'il est sur le lieu le plus important pour lui.

Ce que nous montrent ces lignes c'est qu'à ce moment-là plus fort qu'un hommage à son idole qui lui a inspiré ce tatouage d'ange sur la hanche, c'est d'aller entendre et voir plus loin sur le chemin.

.

Steve est chrétien Steve est artiste. On pense à Flaubert devenu chrétien à force d'écrire. On pense à François qui se sent chrétien en écrivant. Combien d'artistes proches du Christ à force de mettre les mains dans la pâte pour ne pas dire dans la merde.

.

Steve est sous une bonne étoile, on peut se le dire. On peut se dire que la déveine de ne pas avoir été sélectionné est une chance. Y voir un coup du sort. Son destin n'était pas là.

.

Le devenir Saint de Steve, des éléments suffisamment tangibles me permettent de le croire.

.

Amitié, littérature, chrétienté trois éléments qui infusent dans le corps de Steve durant 15 années.

Deux frères, deux corps siamoisement engagés, sensibles, de gauche, presque jumeaux. L'un forge une relation au le réel en artiste voir la montagne lui suffit « Rester à ses pieds est la juste place ». L'autre en guerrier.

L'un sensible à toutes les vies, l'autre cherchant sa vitalité au contact de la mort qui le trouvera nous pouvons le pressentir.

.

On l'avait vu plus haut, page 181 George le démineur affirmait « Cette intensité-là à force tu ne la redoutes plus tu la recherches. Tu la quête. Tout le reste te paraît vide, oiseux. C'est tellement rare que la vie soit sérieuse, Steve. Soit consistante, soit préhensible. »

La fin du roman répond à ce triste monologue.

.

Rendre la consistance du réel, le caractère tangible des choses, leur absence, l'immanent et le transcendant, la littérature, l'art s'y emploie. C'est sa croix. Donner à voir et à entendre les délicieuses et dégueulasses saveurs de la vie. Par ce geste, ce travail répétitif, tu t'ancres. Nous avons vu l'exercice ramener l'esprit fuyant de Steve dans le réel.

C'est une question de regard et d'ouïe, de posture. De tempérament.

Ostros
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le 12 janv. 2026

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