En préambule, je tiens à souligner que je n'ai pas vraiment lu ce livre par hasard. François Bégaudeau étant un auteur que j'estime tout particulièrement pour la qualité de ses analyses sociologiques ou économiques, ainsi que par sa manière, sans pareil, de nous décortiquer fort lucidement le monde réel pour aller à l'essentiel. Si l'écrivain n'a plus à faire ses preuves comme analyste incisif de la société contemporaine, je suis néanmoins moins convaincu par sa capacité à nous raconter des simples histoires. Aprés avoir tenté Amour, sorti en 2025, sans être parvenu à rentrer dedans, Désertion est le premier ouvrage de fiction de Bégaudeau que je lis en entier. Et je reste toujours aussi dubitatif.
Ce qui frappe d'emblée le lecteur dans Désertion, c'est le manque d'intensité et la nonchalance qui caractérise la narration par rapport aux thèmes plutôt violents qui y sont abordés. Des événements dramatiques, voir traumatiques, pour tous les personnages du livre, y sont relatés d'une façon relativement anecdotique. Et à côté de celà, comme pour noyer le poisson, Bégaudeau ponctue l'histoire de commentaires et de détails réellement anecdotiques cette fois, qui sont un peu en marge du récit et qui ont généralement trait au quotidien des classes populaires. La manœuvre n'a bien sûr rien d'innocent et le but de l'auteur est évidemment de nous raconter autre chose qu'une simple histoire humaine remplie de péripéties.
Le récit est, par ailleurs, ponctué de petites digressions sociologiques fort similaires (et parfois même identiques) à celles qu'il nous sert dans ses essais. Toujours pertinentes et bien rédigées par ailleurs. Le but de ces digressions semble être de nous montrer à quel point tous les événements relatés dans le livre (comme l'échec scolaire des 2 héros) sont finalement le fruit de déterminismes sociaux et s'inscrivent dans l'ordinaire contemporain d'une société capitaliste, inégalitaire ou tous les protagonistes de l'histoire se situent du mauvais côté de la barrière.
Mais la prise de hauteur est telle que Bégaudeau n'évite pas toujours une certaine condescendance envers ses personnages et de ce fait leur confisque leur propre intensité émotionnelle, qui passe souvent au second plan. Et puis surtout cette distanciation sociologique se fait souvent au détriment de la cohérence psychologique et de la personnalité des principaux protagonistes. Personnalités que l'on a du coup souvent bien du mal à cerner sur le long terme. Par exemple, le personnage principal, Steve, nous est dépeint au début du livre comme étant une sorte de dernier de la classe aux difficultés considérables, dont personne n'attend rien et qui de surcroît est mis à l'écart par ses petit camarades ! Ça donne vraiment l'impression du pauv' petit gars, que l'on prendrait presque en pitié car étant un peu limité. Pourtant, au fur et à mesure que l'histoire évolue, on le découvre sensible, intelligent, courageux (il part combattre en Syrie vous imaginez) et finalement fort débrouillard, que ce soit là-bas ou en France. Ça ne colle pas vraiment.
Pareil pour son petit frère qui affiche d'emblée un pedigree semblable, le harcèlement subi en moins, et qui, après un passage par la petite délinquance en mode minable (faire tomber par terre une vieille dame pour lui voler ses économies) , se révèle finalement être une sorte de génie militaire, aussi à l'aise dans la stratégie et le positionnement, que pour apprendre une langue étrangère complexe. Lui qui avait probablement 5 de moyenne en LV1 au collège. Çà a du mal à passer.
A d'autres moments du livre c'est la cohérence tout court qui est en cause, lorsque des personnages quittent complètement le récit sans prévenir. Comme cette petite amie de Steve qui soudain, au détour d'une page, disparaît de but en blanc, sans aucune raison, pour ne jamais réapparaître. Comme si l'auteur, aux prises avec son histoire principale, l'avait tout simplement...oubliée.
Si tout cela est possible du côté de Begaudeau, c'est parce que ses personnages semblent souvent n'être que des simples marionnettes entre ses mains. On a l'impression qu’lis peuvent faire ceci puis ensuite celà ça n'a pas vraiment d'importance. Le récit n'est pas raconté de leur point de vue, mais de celui d'un sociologue qui suivrait l'évolution de ses cobayes sur le moyen terme. Et ça rejoint ce qui est dit plus haut, sur la distanciation émotionnelle que ça implique.
Pour finir et comme, malgré ce dernier livre à mon sens inabouti, je n'ai aucune envie de descendre Begaudeau, je tiens à profiter de cette critique pour vous conseiller ses derniers essais: Comme une Mule, Notre Joie ou Psychologies, qui ne peuvent que vous enrichir l’esprit quel que soit votre bord politique au demeurant.
.