Alors que les cendres de ma dernière clope s'étalaient en paquets sur le goudron humide, je mirais ma montre comme un fonctionnaire dans un métro en pleine heure de pointe. Il me restait autant de minutes à tuer avant mon prochain cour à la fac, mes potes étant soit malades soit déjà en vadrouille vers des terres hautement plus alcoolisées, si ce n'était les deux à la fois.
Mon sourcil droit se fronça légèrement tandis qu’apparaissait devant moi le Gibert Joseph. Il fallait que je m'occupe l'esprit, sinon autant rentrer chez moi. Mark Knopfler à mes oreilles me murmurait déjà de voguer en direction de Philadelphie, je n'étais donc qu'à deux doigts. Mais quelle meilleure façon de s'occuper que de se trouver un bon bouquin. J'entrais donc dans l'antre de la culture, bien décidé à rentabiliser le billet de vingt soigneusement plié dans ma poche.
Naturellement, je me rendis au rayon science fiction, inexorablement attiré par le cycle de Fondation d'Asimov. Au passage j'emportais dans un plaisir coupable le tome six de Fables et me rendis très vite compte que mon billet ne suffirait jamais. Il allait falloir faire chauffer une fois de plus la carte bleue. Soit. Etant du genre stupide, je me résignais à augmenter mes achats si je n'étais plus limité à mon seul billet. Qu'allais-je prendre ? J'hésitais à choisir au hasard, m'étant trop souvent fait avoir sur la marchandise (le dernier en date étant Dôme de Stephen King). Peu importait après tout, c'était le meilleur moyen d'être surpris.
Je scrutais donc le rayon polar/thriller non loin en constatant qu'il y avait bien longtemps que je ne m'étais pas plongé dans une enquête via le format papier. Les auteurs se succédaient, j'en connaissais beaucoup sans vraiment les avoir lus, et Diable rouge me sauta aux yeux avec sa couverture sympathique. Lansdale ? Cela ne me disait rien. La quatrième de couv' m'indiquait qu'il s'agissait d'une saga dont mon exemplaire était le septième. Rien à battre, m'étais-je écrié en mon fort intérieur. Autant que je sois borné jusqu'au bout, je le lirais ce bouquin. Et ce fut avec la même idiotie que je gagnais la caisse puis un banc où commencer ma lecture et me rendre compte ou non de mon erreur...
L'histoire nous plonge dans le Texas moderne et ses milieux cradingues. Nos héros sont comme bien souvent deux coéquipiers travaillant pour une agence de détectives privés. L'un est blanc, hétéro et torturé, l'autre noir, homosexuel et du genre rigolard. Dès le début, on nous soumet un style assez vulgaire qui reste néanmoins d'une bonne qualité. Ça discute sans arrêt, ça parle de tout et de rien en se balançant dix vannes à la minute. On se croirait presque dans Clerks. Les Agents opérationnels comme leur chef aime les appeler (car il ne sont pas vraiment détectives), sont alors chargés d'un sale boulot : casser la gueule d'un voleur qui a pété la main d'une vieille. Les gueules sont rapidement explosées mais si la scène n'a pour seul intérêt de nous introduire le caractère brute de l'histoire, elle précède celle nous intéressant. Nous apprenons alors qu'une femme aisée est prête à leur verser un gros chèque s'ils s'occupent du meurtre de son fils et de sa belle-fille, affaire n'ayant trouvé de suite chez la police locale. Bien vite, l'enquête prend un tournant inattendu lorsque plusieurs crimes semblent y être rattachés par un élément des moins anodins : une tête de diable peinte avec le sang des victimes. A cela se mêlera pratiques sexuelles et meurtrières douteuses que l'on pourra tantôt trouver bien originales tantôt intentionnellement choquantes et poussives.
Diable rouge est un roman plus que satisfaisant dont la lecture est très fluide et rapide (73 chapitres pour 361 pages, c'est rare). L'enquête est bien ficelée mais hélas ne requiert aucune qualité d'enquêteur de notre part, nous guidant simplement vers une conclusion qui n'étonnera que par petites touches. En soi, l'intérêt réside plutôt en ses personnages dont la profondeur est très intéressante. On a droit à une "Bromance" de qualité entre vulgarité et humour noir qui ne me déplaît pas à la lecture mais pouvant en rebuter plus d'un. On se demande également parfois si l'auteur n'est pas dans la surenchère de malheurs et de situations de vie malheureuses. On est tout de même pas dans Mad Max, hein, je doute qu'il soit possible de réunir aux Etats-Unis autant de crasse aussi facilement que cela est décrit. En évoquant ce bon pays, on ne pourra que se rendre compte tout au long de l'histoire de la morale douteuse que veut bien nous transmettre l'auteur. Tout semble se régler par la violence et l’agressivité et rien n'est plus souhaitable concernant un condamné que de finir sur la chaise électrique. C'est parfois un peu redondant.
La question qui semble aller de soi est la suivante : peut-on lire le septième livre d'une saga policière avant les six autres ? Je ne saurais le conseiller de manière générale mais cela ne s'applique pas dans le cas présent. On comprend plus ou moins tout sans effort, notre imaginaire faisant le reste. Le livre aurait très bien pu être le premier qu'il n'y aurait que peu de différences.
Je remarque que je suis le tout premier clampin à noter et à écrire une critique sur le livre, ça ne m'arrive pas souvent pour ne pas dire jamais. J'espère ne pas rester le seul éternellement car le bouquin fait efficacement son job et occupe fort bien en ces longues journées pluvieuses. Ce serait bête de s'en priver...
P-s : Vingtième critique !