Le fond

Une juge des affaires familiales doit statuer sur la garde des enfants pour un couple divorcé. Chacun y va de son plaidoyer, non seulement monsieur et madame, mais tout leur entourage : leurs deux enfants, leurs mères respectives, leurs collègues, etc. Au cinéma, le récent On vous croit s'était très joliment emparé de ce sujet.

L'idée d'Eliette Abecassis est de montrer la difficulté de la tâche pour la juge, étant donné que les versions se contredisent de fond en comble. Pour résumer : Antoine considère que sa femme est folle, que cette romancière a succès invente des histoires et qu'elle est bien trop instable pour avoir la garde des enfants ; Margaux, elle, accuse son mari de l'avoir ruinée et humiliée, au point de la laisser sans ressources, contrainte de s'éloigner à Nice pour prendre un poste d'enseignante. Chacun invoque la dangerosité de l'autre. Les témoignages des proches servent l'un ou l'autre. Quant aux enfants, ils demandent à vivre chez leur père.

C'est ce point qui va être crucial. S'avouant incapable de démêler le vrai du faux dans cet entrelacs de versions, la juge va estimer que les revenus du père, sa situation financière bien meilleure, le désir des enfants et le fait de garantir leur stabilité en restant à Paris plaident pour accorder la garde à Antoine. Des arguments recevables. Mais que pense le lecteur ?

J'ai pour ma part éprouvé une vive aversion pour cet homme sans scrupules, d'un égoïsme crasse, volage et manipulateur - jusqu'à ses propres enfants dont on sent qu'il les a braqués contre leur mère. La conclusion m'a donné raison. Pour autant, aurais-je décidé autrement à la place de la juge ? Pas sûr du tout. On retrouve le dispositif de La décision, le roman assez séduisant de Karine Tuil.

Dans les dépositions qui se succèdent, Eliette Abecassis se plaît à recycler certains éléments, qui apparaissent différemment selon le protagoniste.

Ainsi de la voix de Margaux. Antoine prétend l'avoir entendue à la radio et, subjugué, avoir décidé de venir l'attendre à la sortie d'Europe 1, alors que son ami Vincenzo affirme qu'il s'agissait d'un pari. Ce n'est pas tout : Margaux aussi prétend être tombée amoureuse de la voix d'Antoine. Page 51 :

Il parlait d'une voix douce au ton calme et posé, sincère, plutôt discret, sympathique. Une voix, ça vous transperce. C'est subtil, plus que le choc d'une rencontre physique, d'un regard qui s'attarde, d'une belle allure. Une voix, ça vous caresse. On peut en tomber amoureuse. On peut tout imaginer. Il est de voix qui envoûtent, qui rassurent, qui calment. Certaines, rauques, écorchent l'oreille et les sens tout comme les voix aiguës, perchées, qui agacent. D'autres, sensibles, profondes, bouleversent, on y perçoit comme une faille. La sienne était sentimentale. Fine, pondérée, intéressante. Douce plus que virile, parfois rieuse, mélodieuse. J'ai écrit mon deuxième livre sur le sujet, Les morts ne tuent pas. Un roman policier qui raconte l'histoire d'un homme séduit par la voix d'une femme à la radio : elle est la présentatrice d'une émission nocturne, qui se termine à 3 heures du matin. Une nuit, il vient l'attendre à la sortie de l'enregistrement. Il est tombé fou amoureux de sa voix.

Qu'en conclure ? Que le récit d'Antoine ne fait que reprendre l'histoire imaginée par sa femme ? Ou que c'est lui qui dit vrai et que Margaux a repris cette histoire dans l'un de ses romans, comme elle avait coutume de le faire ? La question reste ouverte.

Ainsi encore du voyage en Amérique du Sud, incarnant les débuts enchantés : il se situe en Italie pour Margaux. Le cadre change mais la tonalité est la même. Margaux, déjà, affirme avoir tout payé, ce que se garde de mentionner Antoine.

Le roman pose quelques questions cruciales liées à la séparation d'époux ayant des enfants. On le sait - et j'ai pu personnellement le vérifier - une séparation peut être bien vécue par les enfants si les parents ne se déchirent pas. Il faut bien sûr éviter d'instrumentaliser les enfants pour les mettre de son côté, par exemple en leur cédant tout. Page 127, dans la bouche d'Emma :

Maman coupe le téléphone à 8 heures. C'est trop tôt. (...) Chez elle, on est enfermés. Chez papa, on sort. On mange au restaurant, on commande à manger. On n'a rien à faire. Pas de ménage, pas de vaisselle, pas de poubelle à sortir. (...) Chez notre mère, c'est l'inverse. On se lève tôt, même le dimanche, on prend un petit déjeuner avec des céréales et un oeuf à la coque, on va à l'école, à la piscine, au sport, à la campagne, à la montagne. Le soir, on fait les devoirs, on prend notre bain, on range, on se couche. C'est carré. C'est strict. C'est chiant.

Question : qui élève le mieux les deux enfants ? La peut-être un peu trop stricte Margaux ou le démago Antoine ? Une chose est sûre, en tant qu'instit', je préfèrerais avoir dans ma classe des élèves éduqués par elle que par lui. Un aspect que la juge aurait dû prendre en compte, car donner un cadre aux enfants est fondamental. D'autant que la vie chez Margaux ne ressemble pas vraiment à un enfer (piscine, sport, campagne, montagne, etc.).

Le plus dur pour les enfants n'est pas la séparation en tant que telle mais le fait que leurs parents se haïssent, notamment parce qu'ils culpabilisent. Page 128, Emma déclare : "Ce qui est dur, ce n'est pas la séparation. Ce qui est dur, c'est qu'ils se détestent. Max et moi on s'en veut. On pense que c'est arrivé à cause de nous." Un autre aspect mal vécu par les enfants est de devoir sans cesse passer d'un foyer à l'autre, ce qui est lourd en terme de logistique - même dans une situation optimisée, il faut penser à prendre telles et telles choses à chaque fois qu'on change. Fatigant à la longue, ce qui a amené ma deuxième fille à demander à être en pension pour son lycée.

Saluons quelques bonnes idées "scénaristiques" : les échanges agressifs de sms se trouvent pris en charge par les deux mères des époux fâchés ! On apprend d'abord que celle d'Antoine gère les textos de Margaux puis que celle de Margaux fait de même avec ceux provenant du téléphone d’Antoine. Les deux mères échangent ainsi, en quelque sorte dans le dos de leur progéniture. Savoureux.

Bien vu également l'épisode sur la façon de tuer des poissons au Japon, fort instructif :

Cette méthode ancestrale japonaise a l'avantage de ne pas stresser les poissons, et de conserver tous leurs arômes [j'aurais plutôt écrit : "ce qui permet de conserver tous leurs arômes", manque un lien de cause à effet ici]. C'est ce qui fait la renommée des pêcheurs nippons, et qui permet [idem : le "et" n'est pas approprié] de tuer le poisson en lui perçant le cerveau et la moelle épinière, pour neutraliser le système nerveux tout en maintenant en vie les organes internes. Il s'agit de planter avec adresse un crochet métallique appelé Tegaki entre les deux yeux pour extraire le sang et de passer le câble qui détruit les terminaisons nerveuses. Je ne vous parle pas d'une scène de torture ou de cruauté, au contraire même, c'est la méthode la plus respectueuse pour abattre le poisson. (...) Au contraire, le poisson pêché qui meurt asphyxié dans une lente agonie sur le pont des bateaux produit de l'acide lactique qui rend sa chair aigre. La qualité de la chair dépend de l'état de tonicité dans lequel il était au moment de sa mort.

Tout cela est assez juste. Eliette Abecassis l'est moins lorsqu'elle développe les relations entre les deux époux. On comprend mal comment Margaux accepte de se faire plumer ainsi. Page 134, si l'on en croit son amie expert comptable :

Pédiatre, orthodontiste, dîners, courses, nourritures, layettes, vêtements : Margaux subvenait à tout, son mari ne réglait rien concernant leur vie courante. Mais ce qui était surprenant est qu'elle payait aussi les impôts de son mari, l'intégralité des loyers, des vacances, etc. Je dois préciser qu'il ne la secondait pas non plus en ce qui concerne l'organisation domestique quotidienne (affaires scolaires, réunions, médecins, etc.).

N'en jetez plus ! Bonne poire à un niveau aussi stratosphérique, ça s'apparente à de la bêtise, non ? Ou, comme le dit Antoine, à de la folie ? C'est en tout cas un point qui pourrait faire hésiter un juge à lui confier la garde des enfants.

Autre travers : la multiplication des frasques sexuelles. Du côté d'Antoine qui met dans son lit tout ce qu'il approche, de préférence en cachette de ses différentes conquêtes, mais aussi de Margaux dont on apprend que, malgré l'incommensurable charge de travail qui pèse sur ses épaules, elle avait aussi des liaisons (même si celle avec l'acteur sera contestée par son avocate). Pour pimenter le récit ? Pour moi, cela ne pimente rien du tout, tant on sombre là dans la banalité.

Enfin, Eliette Abecassis se met en scène dans le récit puisqu'elle fait partie de ceux qui déposent. Une bonne idée, mais assez décevante : la romancière n'en fait pas grand chose.

La forme

Le style rappelle Marguerite Duras : de courtes phrases séparées par des points. D'une belle efficacité. Ce langage sec n'exclut pas totalement le lyrisme, comme le montre la page 84, où Margaux raconte son accouchement :

Et moi, je me rendais aux échographies, seule, je sentais le bébé bouger, seule, je mangeais, seule ; de mes fringales nocturnes et diurnes, je riais seule, et seule aussi je vivais comme je l'entendais (...). J'étais heureuse, j'étais gaie, j'étais triste, j'étais maussade, j'étais fatiguée, j'étais en colère, je cherchais à me venger et à venger mon sexe, comme l'aurait dit la marquise de Merteuil. Je cachais ma grossesse pour tenter de rencontrer des hommes qui pourraient m'aimer mais que cet état ne rebuterait pas [rebuterait au contraire, non ?]. J'aurais fait n'importe quoi pour que n'importe qui me serre dans ses bras.

Et, quelques pages plus loin, cette belle envolée de Margaux sur sa vie qu'elle envisage comme un déchet, en jouant sur le parallèle vie/ville :

C'était ma vie ce carnage, qui croulait sous les sacs pleins à ras bord, accumulés comme des friandises multicolores et dégoûtantes qui jaillissent des boîtes, débitées par des conteneurs qui regorgent d'avaries, de sachets, de gobelets, de cartons, de bouteilles, de déchets de victuailles, de pots de yaourts ["s" en trop à yaourt non ?], d'emballages et déballages de reliefs de repas arrosés de trop de vin, trop de bière, trop de jus, trop de lait, trop de canettes. C'était ma ville, cette poubelle qui se torchait de breuvages glissés dans les interstices des restes [belle allitération], des mélanges de plastique, de vieux trucs, de boîtes, d'épluchures, de peaux, de moisissure, de pourriture, de tout et de rien. (...) Et la nuit (...), les poubelles s'animaient, elles se réveillaient, elles frissonnaient, elles s'échappaient, elles s'écharpaient, elles se déchiraient, elles s'entrouvraient et se déroulaient, se dévoilaient en mille nuances de gris, de fourrures et de petites dents qui grignotent, de petits corps qui se remplissent et s'engraissent, il y avait tant de provisions que les rats s'en donnaient à cœur joie, il y avait de quoi manger et boire jusqu'à plus soif, entre les repas des semaines passées, les fruits pourris, les arêtes de poissons [idem, "s" en trop] et les viandes en sauce, les tas et les tas de mets périmés, les fonds de bouteilles [idem : un fond correspond à une seule bouteille donc pas de "s"] pour arroser cette fête des voisins où les habitants du quartier, du grand quartier des égouts, des bas-fonds et des souterrains, viennent partager la fin du festin offert par la ville, le maire, et le gouvernement.

Ce n'est pas d'une qualité exceptionnelle, mais il y a là tout de même un peu de souffle, d'autant mieux mis en valeur que rare dans la prose d'Eliette Abecassis.

Quelques trouvailles peuvent susciter l'émotion, comme la fin de la déposition d'Emma, page 130 :

En français, j'ai eu A. J'ai écrit l'histoire d'une petite fille qui vit toute seule dans un bus. La maîtresse a dit que c'était original. Maman l'a lue. Elle a pleuré.

Ou comme la fin du témoignage de Zoé, une ex d'Antoine que ce dernier a poussé à avorter :

J'ai pris sur moi. Je me suis occupée de mon enfant imaginaire, celui que je n'ai jamais eu. Quand il était petit, il demandait beaucoup à voir son père. Je n'arrivais pas à lui expliquer. J'étais triste qu'il ne soit pas là pour lui. Lui aussi. Aujourd'hui, il a dix ans. Il ne réclame plus son père. Il n'existe pas. Il n'existera jamais.

Des propos sensibles et justes.

Au sein d'une langue plutôt agréable, quelques fausses notes peuvent toutefois agacer le lecteur.

En premier lieu, les changements de temps, du passé simple au passé composé, procédé délicat à manier où l'autrice, comme beaucoup de romanciers actuels, se prend les pieds dans le tapis. Page 90 : "J'ai endormi les enfants. Sa mère est partie. J'errai pendant un moment dans l'appartement silencieux, pour constater les débris de ma vie." Page 98 : "Il [Antoine] comprit vite qu'il fallait changer d'attitude. Du jour au lendemain, il a arrêté de boire à la maison."

Un autre travers courant est la non maîtrise de la règle de l'apposition. Page 104 : "Lorsqu'il eut treize ans, il demanda à Maxime de témoigner devant le juge". Le "il" doit être celui qui a treize ans, c'est-à-dire Maxime. Et, pour faire bonne mesure, de nouveau un changement de temps intempestif : "On le lui a accordé bien sûr, puisqu'il l'avait exigé. Et il entraîna Emma dans ce désastre."

Troisième couac de plus en plus répandu dans la littérature contemporaine : le recours aux tics de langage de l'époque. Page 109 dans la bouche de Maxime : "Mais, en vrai, elle veut fuir mon père" et, page 128, dans celle de sa sœur : "En vrai, quand mes parents ont divorcé, je voulais ne pas exister." Page 125, venant d'Emma : "Mon père s'est remarié avec Véro. On l'adore, c'est notre maman de cœur. Ils ont eu un bébé trop mignon, Léo. Ils sont trop gentils. (...) On est trop contents." Question : pour rendre crédibles des jeunes, est-on contraint de recourir à ce qu'il y a de plus pauvre, les tics de langage ? La réponse est dans la question. D'autant que, quand Emma lance, quelques lignes plus loin, un "c'était magnifique", ce n'est plus cohérent : elle aurait dû écrire "c'était trop beau".

Je n'attends pas forcément que tout le monde parle comme Proust en 2026. Simplement qu'on ne verse pas dans ce que la langue a de plus indigent lorsqu'on s'adonne à la littérature.

* * *

Concluons. Un roman plutôt captivant, souvent juste, par moments plombé par sa syntaxe et par quelques idées banales ou inefficaces. Un petit 7 pour ce Divorce à la française qui fait référence au Divorce à l'italienne de Pietro Germi, qu'hélas je n'ai pas vu. Peut-être la mise en regard des deux œuvres eût-elle été riche ?

6,5

Jduvi
7
Écrit par

Créée

le 6 mars 2026

Modifiée

le 7 mars 2026

Critique lue 13 fois

Jduvi

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