Ce livre m’a été envoyé en pdf par l’auteur, quand je le lui ai simplement demandé.

Même si j’ai acheté la version papier depuis, je me suis dit que je pouvais écrire un humble texte sur ce site pour le remercier.


Merci au texte pour m’avoir fait penser avec lui.


Ceci ne sera pas une critique à proprement parler, mais plutôt une liste des choses que « Du mépris » m’aura amené à penser au fil de sa lecture (après tout, la chouette Yasmina Behagle fait plus ou moins pareil, dans sa récente vidéo publiée sur Youtube).

Avant de l’ouvrir, je dois dire que j’étais déjà d’accord avec ce qui me semble être sa thèse : cela fait des années que je dis à mes proches conspuant-traquant le mépris que celui-ci me parait souvent plus efficace et plus sain que la haine.

Bégaudeau m’avait déjà marqué avec l’un des aphorismes (que nous, lecteurs de Comme une Mule, distinguons des formules) de son article sur Socialter (https://www.socialter.fr/article/francois-begaudeau-mepriser-le-mepris) : Rien de plus gratifiant que le mépris du méprisable.

« Du mépris » est une sorte de version longue de cet article : comme à son habitude, l’auteur renverse nietzschéennement certaines valeurs contemporaines, mais tout en restant marxistement dialectique.

Et même si l’ouvrage est sans doute plus léger que ceux que je considère comme ses trois grands essais psychopolitiques (« Histoire de ta Bêtise », « Notre Joie » et « Comme une Mule »), il est tout aussi plaisant à lire. J’y ai retrouvé ce qui le distingue de nombre de penseurs de gauche : une plume littéraire, dont la littérature permet de passer par l’humour, par diverses situations, et par des phrases balançant souvent de la pensée au kilo.

Une au hasard : « Dans le mépris pour les forts sociaux couve l’anarchisme, dans la haine pour les forts sociaux fermente le fascisme ».

Enchaînons avec tout le reste.

Dans le « mépris de classe », « mépris » occulte « classe ». Ainsi, mettre l’accent sur le mépris plutôt que sur la classe revient à mobiliser davantage contre le mépris que contre la domination sociale. Ce que les managers, insistant sur la communication douce, ont l’air d’avoir bien compris. La demande de respect croit en effet là où choit l’espoir politique, c’est très bien vu (lorsque je lis les revendications des progressistes du 19ème et 20ème, elles m’apparaissent bien plus sociales et concrètes que celles d’aujourd’hui).

J’ai été heureux de lire que la volonté de puissance pouvait être assez sophistiquée pour en passer par l’altruisme.

De même pour le fait de dire que, prophète de l’égalité, le Christ parle beaucoup de l’amour et peu de pitié. Rien à voir, mais j’ai visité plusieurs églises et musées catholiques, ces dernières semaines, et j’ai été frappé de voir que le Christ n’y était pas représenté tel que je me le figurais. Je l’y ai vu avachi, émacié, sanglant, et surtout triste, alors que le Christ des Evangiles m’apparait bien plus dur et plus joyeux à la fois.

Tout le passage sur « Ascendant beauf » est cruel, mais (donc) très bon. Je l’avais écouté, et quelque chose me faisait tiquer, dans son discours, sans que je parvienne à mettre le doigt dessus. Bégaudeau donne une grille de lecture simplissime, mais ô combien efficace : Rose Lamy utilise « beauf » comme un synonyme de « prolo ». Et ce faisant, évide le beauf de tout ce qui le rend difficile à défendre à gauche.

J’ai aussi beaucoup aimé la pique, où il dit que Rose peine à comprendre qu’une blague puisse être avant tout musicale. J’y ai vu un prolongement de l’attaque en règle contre les politimanes.

Le bref passage où il réécrit les phrases de Faye, en privilégiant la concision à l’explicitation, fait partie des leçons de style les plus opératives qu’il m’ait été données de lire. Si jamais il les multiplie dans ses prochains textes (ou s’il a déjà produit des critiques de ce genre, ailleurs que dans ses gênes littéraires), je me jetterai dessus.

L’attaque sur Lagarce m’a fait pouffer, et permis de mettre des mots sur « Juste la fin du monde », pièce avec laquelle j’avais du mal, lors de mon CAPES. Je vais simplement la citer telle quelle : « Cette retenue n’a pas le for intérieur auto-satisfait des héros solitaires et incompris des pièces de Lagarce, qui semblent ne revenir en famille que pour jouir du gap irréductible avec leurs proches lointains ».

Les observations qu’il fait sur les professeurs, lisant parfois Harry Potter (voire faisant des séquences dessus), pouvant refiler des classes pénibles à des collègues absents, ou reformulant leurs phrases accablantes, échangées en salle des profs, en commentaires citoyens lors des rédactions de bulletins, sont exactes (je peux en témoigner : je travaille dans l’éduc nat’, n’ayant pas encore trouvé l’opportunité, comme lui, de m’en extirper).

Comme toujours, donc, l’ouvrage de Bégaudeau est aussi agréable par la forme que riche par le fond.

Et comme toujours, je vais m’astreindre à ne pas l’encenser unilatéralement, et à essayer de penser aussi en partie contre lui, en tout cas sur quelques points.


Merci au texte de m’avoir fait penser contre lui.


Sa phrase, « rendez-moi mes bourgeois », m’a fait sourire. Il a raison de dire que la bourgeoisie d’autrefois (sans doute par complexe de parvenu) se distinguait davantage par la culture, alors qu’aujourd’hui, la télévision (et ses hypertrophies youtubesques et plateformistes), d’une part, la marchandisation, d’autre part, ont débouché sur une sorte de « Swiftisation générale ».

Mais je trouve qu’il force un peu le trait. Mes élèves parlent souvent de la musique qu’ils écoutent ou de ce qu’ils regardent avec une certaine honte, même amusée (« vous allez trouver ça nul, monsieur »). Quand je travaillais en colonie de vacances, les animateurs qui m’identifiaient comme cultureux avaient des réflexes similaires. En effet, la majorité des bourgeois ne lit plus, et certains peuvent écrire des thèses sur des jeux vidéo, mais le mépris et le complexe culturels existent toujours à mon sens. Sur ce point, je prends donc la swiftisation générale comme une bonne phrase pour penser, mais je pense qu’elle mériterait d’être affinée.

Je rejoins tout à fait Bégaudeau, lorsqu’il relie l’humour à la vivacité. Tout le passage sur la différence entre supériorité physique (mesurable) et supériorité intellectuelle (plus difficilement démontrable) est bien observé également. En revanche, je ne suis pas certain de le rejoindre sur quelques phrases précises.

« L’intelligence n’est pas une qualité parmi d’autres, n’est pas la générosité […] elle est la faculté paradigmatique, elle signe notre appartenance à la communauté humaine […] Quand je te prétends bête, je te ravale au rang de bête ».

C’est un peu plus long que cela, et je ne pense pas qu’il irait à l’inverse de ce que je dis, mais il n’empêche : j’aurais davantage tendance à mépriser quelqu’un d’égoïste que quelqu’un de bête, et serais plus blessé par le fait d’être qualifié d’égoïste que de bête.

Autre point : ce n’est pas une contradiction interne au texte, mais Bégaudeau insiste beaucoup sur la jouissance dans « Du mépris » (comme ailleurs). Or, dans « Comme une Mule », il reprenait à son compte la formule de Baudelaire dans « Mon cœur mis à nu » : « Seule la brute bande bien » (à l’inverse du poète). J’aimerais savoir comment il concilie la valorisation de la jouissance stylistique, présente dans « Du Mépris », et la distance qu’il prenait parfois avec elle dans « Comme une Mule ». Il me semblait que dans « Comme une Mule », il décrivait le style féminin, anti-bandant, comme un style qui se laissait traverser par la vie, et le style masculin, bandant, comme voulant s’imposer au réel (lui mettre son poing dans la gueule, telle Virginie Despentes). Je pense qu’il est au courant de cette tension, que ce n’est pas une contradiction, mais j’aimerais qu’il m’éclaire là-dessus. « Le forgeron » de Rimbaud est un texte qui me semble bander tout en étant progressiste par exemple.

Aussi, je pense qu’il se trompe quand il avance que certains préfèrent Rocky à Rohmer en sachant que Rocky est nul, et que ceux qui promeuvent le jeu vidéo se braquent fébrilement quand il l’attaque parce qu’ils se sentent, au fond, illégitimes.

Je pense qu’ils aiment vraiment cela, et qu’ils se braquent plutôt parce qu’en l’occurrence, Bégaudeau les méprise sans rien argumenter.

Peut-être parce qu’il considère qu’il argumente assez ailleurs, et qu’il n’a pas besoin d’une énième argumentation ici.

Ou peut-être parce qu’il n’a pas les dossiers. Je suis loin d’être un amateur de Rocky, mais le premier opus me parait plus subtil que le film « no pain, no gain » auquel Bégaudeau le réduit dans son essai. Ne serait-ce que parce que le héros perd à la fin (au grand étonnement de plusieurs de mes connaissances ayant redécouvert le film bien après sa sortie – et celles de ses suites autrement plus reaganiennes).

Et c’est la même chose pour le Seigneur des Anneaux, qu’il ré-étrille ici. Je fais partie de ceux qui ont grandi avec les bouquins de Tolkien, puis les films de Jackson. Je m’en suis détaché depuis, mais j’avais tout de même tiqué sur le fait que Bégaudeau n’aime pas. Non pas par fébrilité, mais par réel intérêt : je pensais qu’il pourrait développer une critique argumentée, comme il a su le faire pour Dune.

Sauf que jusqu’à maintenant, rien.

Et pas plus dans ce livre, où le seul point qu’il avance me semble faible : c’est « une production américaine tournée en Nouvelle-Zélande », ce en quoi il l’oppose à Kelly Reichardt, filmant réellement les Etats-unis (et sur ce point : accord), et l’amalgame aux autres blockbusters américains : « la circulation du héros massif est aussi transfrontalière que le périmètre d’exploitation commerciale du film d’espionnage où il gesticule sur fond vert. Parfois le scénario l’envoie dans la galaxie, et c’est comme une étude de marché » (et sur ce point : désaccord).

Désaccord, car la Nouvelle-Zélande a été choisie pour représenter l’Angleterre que Tolkien valorisait, avant son industrialisation. Désaccord car une des forces de la trilogie est de réussir à marier images de synthèse et décors réels (contrairement à ce que font nombre de blockbusters plus récents). Et désaccord car si l’œuvre de Tolkien comme l’adaptation de Jackson ont bien sûr des limites esthétiques évidentes (essentialisme, manichéisme, montée en militarisation et gigantisme au fil du récit – notamment dans les films), il y a une chose, entre autres, qu’elles savent toujours me communiquer : l’envie de randonner.

C’est pourquoi, plutôt que traiter les défenseurs du Seigneur des Anneaux de petits fans fébriles, j’aimerais bien entendre Bégaudeau régler le sujet une fois pour toutes, à travers un podcast ou équivalent. Il a pu se taper quinze Marvel pour en faire une analyse de trois heures avec son pote Samir : je ne pense pas que l’expérience soit plus douloureuse (même les amis de l’excellente chaine youtube « La phase : podcast cinéma » trouvent des qualités à la trilogie de Jackson)

Enfin, quand il dit « mon mépris est la ruade de ma défaite », et quand il corrèle presque mépris et intelligence supérieure, je me demande s’il ne se défausse pas à son avantage. Je pense qu’on peut passer pour supérieurement intelligent sans passer pour méprisant, sans être écrasant. Certes, quand il mobilise Bourdieu, ou quand je pense à Frédéric Lordon ou à Johann Chapoutot (lequel me parait avoir moins d’acuité politique que Bégaudeau, en tout cas contemporaine, pour rebondir sur une phrase de l’essai), les deux semblent liés. Mais je répondrais Bernard Friot, dont la grande intelligence me parait totalement dénuée de mépris, aucunement écrasante par sa supériorité.

Bégaudeau pourrait peut-être passer pour tout aussi intelligent sans sembler aussi arrogant, comme on le lui reproche souvent.

Après, j’écris cela, mais je fais partie de ceux qui considèrent que l’arrogance de Bégaudeau est légitime, marrante, et même, contribue à son charisme. S’il ne semblait pas aussi sûr de lui, il froisserait peut-être moins de gens, mais il balancerait sans doute beaucoup moins de phrases qui me font penser.


Merci au texte de finir comme il finit.


Ce que je préfère, dans « Du mépris », c’est sans doute sa fin.

Bégaudeau la commence peu ou prou en disant qu’il doit sa faculté à mépriser le mépris à deux socles : le socle communiste et le socle punk.

Que s’il se sent la force de mépriser comme celle d’encaisser le mépris, c’est parce qu’il a grandi en ayant pu éprouver cette force, grâce au communisme et au punk.

Et c’est pour cela qu’il abandonne le psychopolitique pour verser dans l’axiomatique-littéraire, dans les dernières pages (et comme souvent dans ses textes, il termine sur une envolée lyrique).

Je crois comprendre qu’à son sens, ceux qui traquent le mépris le traquent parce qu’ils se méprisent, et se méprisent parce qu’ils se sentent faibles. Qu’il a cette intuition que si chacun était plus préoccupé par soi (c’est-à-dire, par la chose dont nous sommes corporellement les mieux renseignés), ça irait mieux en général.

Et pour communiquer un sentiment de force qui nous fera mépriser les forts au lieu de les haïr, nous mènera vers l’anarchie plutôt que vers le fascisme, la littérature est particulièrement efficace.

« Ce ne sont pas les titres nobiliaires d’autrui qui t’en imposent, mais ta noblesse qui t’oblige ».

Une phrase chevaleresque-aristocratique, monsieur !

Et je note que s’il pastiche à plusieurs reprises des phrases de mauvaise heroic-fantasy, au cours de son essai, il l’achève sur une image qui ne jurerait pas dans Lanfeust de Troy : « tu es un beau bordel, un bordel si beau qu’à ton passage une escouade d’hippocampes forme une haie d’honneur ».



GilliattleMalin
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le 25 mai 2026

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