« Confrontés à un rejet défensif, prononcé par une culture partielle et biaisée, les hommes qui connaissent les objets techniques et en apprécient la signification cherchent à justifier leur jugement en accordant à l'objet technique le seul statut actuellement valorisé en dehors de celui de l'objet esthétique, à savoir celui de l'objet sacré. Cela donne alors lieu à un technicisme intempérant qui n'est autre qu'une idolâtrie de la machine et qui [...] mène à une aspiration technocratique à un pouvoir inconditionnel. Le désir de pouvoir consacre la machine comme moyen de suprématie [...]. L'homme qui veut dominer ses pairs appelle à l'existence la machine androïde. Il abdique ainsi devant elle et lui délègue son humanité. [...] Nous aimerions montrer, précisément, que le robot n'existe pas, qu'il n'est pas une machine, pas plus qu'une statue n'est un être vivant, mais qu'il est simplement un produit de l'imagination et de la fabrication fictive, de l'art de l'illusion. [...] L'automatisme, cependant, est un degré plutôt bas de perfection technique. Pour rendre une machine automatique, il faut sacrifier un certain nombre de possibilités de fonctionnement ainsi que de nombreux usages possibles. [...] Le véritable perfectionnement progressif des machines, par lequel on pourrait dire que le degré de technicité d'une machine s'élève, correspond non pas à une augmentation de l'automatisme, mais au contraire au fait que le fonctionnement d'une machine recèle une certaine marge d'indétermination. C'est cette marge qui permet à la machine d'être sensible à une information extérieure. Bien plus que toute augmentation de l'automatisme, c'est cette sensibilité des machines à l'information qui rend possible un ensemble technique. »
« La culture s'est constituée comme un système de défense contre les techniques ; or cette défense se présente comme une défense de l'homme, et suppose que les objets techniques ne contiennent pas de réalité humaine en eux. Nous aimerions montrer que la culture ignore une réalité humaine au sein de la réalité technique et que, pour jouer pleinement son rôle, la culture doit incorporer les êtres techniques sous forme de connaissance et de sens des valeurs. [...] La culture se comporte envers l'objet technique comme l'homme envers un étranger, quand il se laisse emporter par une xénophobie primitive. [...] Or, cet être étranger est encore humain, et une culture complète est celle qui nous permet de découvrir l'étranger comme humain. Par ailleurs, la machine est l'étrangère ; c'est l'étrangère à l'intérieur de laquelle quelque chose d'humain est enfermé, méconnu, matérialisé, asservi, et qui reste pourtant humain tout de même. La cause la plus puissante d'aliénation dans le monde contemporain réside dans cette méconnaissance de la machine. »
« On pourrait dire que le moteur contemporain est un moteur concret, alors que l'ancien moteur est un moteur abstrait. Dans l'ancien moteur, chaque élément intervient à un certain moment du cycle, et on s'attend ensuite à ce qu'il n'agisse plus sur les autres éléments ; les pièces du moteur sont comme des personnes qui travaillent ensemble, chacune à son tour, mais qui ne se connaissent pas. [...] Dans un moteur récent, chaque élément important est si bien relié aux autres par des échanges réciproques d'énergie qu'il ne peut être autre chose que ce qu'il est. [...] Le problème technique est donc celui de la convergence des fonctions dans une unité structurelle, plutôt que celui de la recherche d'un compromis entre des exigences contradictoires. [...] Ce passage du mode abstrait au mode concret tend vers un état qui ferait de l'être technique un système entièrement cohérent avec lui-même et entièrement unifié. »
« Le véritable perfectionnement progressif des machines [...] correspond non pas à une augmentation de l'automatisme, mais au contraire au fait que le fonctionnement d'une machine recèle une certaine marge d'indétermination. C'est cette marge qui permet à la machine d'être sensible à une information extérieure. [...] La machine dotée d'un haut degré de technicité est une machine ouverte, et l'ensemble des machines ouvertes suppose l'homme comme leur organisateur permanent, comme l'interprète vivant de toutes les machines entre elles. Loin d'être le surveillant d'un groupe d'esclaves, l'homme est l'organisateur permanent d'une société d'objets techniques qui ont besoin de lui comme les musiciens d'un orchestre ont besoin du chef d'orchestre. [...] L'homme a ainsi la fonction d'être le coordinateur et l'inventeur permanent des machines qui l'entourent. Il est parmi les machines qui opèrent avec lui. »
« Au-dessus de la communauté sociale de travail et au-delà de la relation inter-individuelle non soutenue par une activité opérationnelle, un univers mental et pratique de technicité s'établit, dans lequel les êtres humains communiquent à travers ce qu'ils inventent. L'objet technique pris selon son essence, c'est-à-dire l'objet technique en tant qu'il a été inventé, pensé et voulu, et assumé par un sujet humain, devient le support et le symbole de cette relation, que nous aimerions nommer transindividuelle. [...] L'objet qui émerge de l'invention technique porte en lui quelque chose de l'être qui l'a produit, et exprime de cet être ce qui est le moins attaché au hic et nunc [ici et maintenant] ; on pourrait dire qu'il y a quelque chose de la nature humaine dans l'être technique [...]. L'homme invente en mettant à profit sa propre nature pré-individuelle. [...] L'aliénation fondamentale réside dans la rupture qui se produit entre l'ontogenèse de l'objet technique et l'existence de cet objet. La genèse de l'objet technique doit effectivement faire partie de son existence, et la relation de l'homme à l'objet technique doit contenir cette attention à la genèse continue de l'objet. [...] Le monde technique est un monde du collectif, qui n'est pensé de manière adéquate ni sur la base du social brut, ni sur la base de la psyché. »
« L'unité magique primitive est la relation de la connexion vitale entre l'homme et le monde, définissant un univers à la fois subjectif et objectif avant toute distinction entre l'objet et le sujet. [...] L'univers magique est structuré selon l'organisation la plus primitive : celle de la réticulation du monde en lieux privilégiés et en moments privilégiés. [...] Nous supposons que la technicité résulte d'un déphasage d'un mode d'être unique, central et original dans le monde : le mode magique ; la phase qui équilibre la technicité est le mode de vie religieux. [...] La technicité apparaît comme une structure qui résout une incompatibilité : elle spécialise les fonctions figurales [les points clés d'action], tandis que les religions, de leur côté, spécialisent les fonctions de fond [la totalité du monde]. »
« Il y a travail seulement quand l'homme doit offrir son organisme comme porteur d'outils [...]. Le travail masque la relation au profit des termes. [...] Sur le plan de l'opération technique, au contraire, l'homme ne laisse pas le centre de l'opération dans l'ombre. [...]Au-dessus de la communauté sociale de travail et au-delà de la relation inter-individuelle [...], un univers mental et pratique de technicité s'établit, dans lequel les êtres humains communiquent à travers ce qu'ils inventent. L'objet technique, pris selon son essence [...] devient le support et le symbole de cette relation que nous aimerions nommer transindividuelle. [...] L'homme invente en mettant à profit sa propre nature pré-individuelle. »