Un livre rempli de poésie et de mystère, entre prose et vers libres. On se fait vraiment happer par l’histoire malgré son rythme un peu lent mais tout en délicatesse. L’enquête nous mène dans le sud de la France, entre Nice et le petit village de Bégoumas, sur des sentiers inattendus et jusqu’à des contrées bien plus lointaines, pour plonger dans une grande épopée familiale déroulée sur plusieurs siècles. Les personnages, en particulier nos deux protagonistes, sont très attachants et émouvants : Félicité et Egonia, dans leur quête pour faire resurgir le passé nébuleux de leur mère, s’efforcent de trouver des réponses à leurs questions en faisant parler les fantômes – mais aussi les vivants… et en libérant peu à peu leur propre parole, muselée depuis tant d'années. Un récit sur la sororité, le poids des mensonges et des secrets, et la (re/dé)construction de sa propre identité.
Citations :
"Derrière les murailles et sous les vieux haillons, chacune croit bien sûr avoir raison. L’une parce que, depuis toujours, elle vit avec la vérité, et l’autre parce qu’elle sait : les gens qui doutent le moins sont infailliblement ceux qui se trompent le plus."
"Si je te raconte, c’est pour que tu comprennes. On n’est pas qu’une personne dans sa vie, Clé. Certains te diront qu’on emprunte à l’envi des masques. Moi, je te dis qu’on change de peau, de chair, de squelette et de sang. On ne ment pas en le faisant : on se transforme. On oublie celles qui peuplaient notre corps pour leur préférer des femmes nouvelles. Plus sages. Ou plus épaisses, ou plus prudentes, selon le sort de celles qui ont précédé."
"Tu avais promis, se rappelle Egonia
tu avais promis
en t’attendant j’ai mangé
chaque jour une perle bleue pour décompter le temps
j’ai épuisé mes perles
tu n’es pas revenue
je n’ai plus compté"
"Les coquelicots, les soucis, tout a fané en un seul matin. J’avais beau les regarder, leur offrir de la lumière, mes fleurs brunissaient. Je n’ai jamais compris. Il suffit normalement de croire à la beauté pour qu’elle existe."
"Il nous aurait fallu un chemin
un miroir une recette quelque chose enfin
qui montre pas à pas sous quelle forme exister
sans nous laisser à ce vertige d’être sans bornes
de devoir se dessiner seule
sans modèle ni leçons
sa propre silhouette
esquisser nos démarcations dans l’espace infini
de celles que l’on peut être"
"Puis Carmine a ri
un petit rire de pitié
Rafale
[…]
nos éclairs ont pulvérisé le seau où elle s’était assise
Sa figure pour la première fois
marquée d’une terreur profonde
Voilà comment meurent les enfants
trop sûrs de leur propre puissance
l’été de leurs sept ans dans un puits de montagne"