L’histoire de la littérature de Science-Fiction regorge à peu près de tout et n’importe quoi. L’un des piliers fondamentaux de cette littérature reste très certainement l’Histoire du Futur par Isaac Asimov, œuvre-fleuve écrite sur près de quatre décennies. Ce futur, tout à fait plausible, ressemble à s’y méprendre à nos quotidiens, où la technologie explose. Les machines remplacent peu à peu les humains pour certaines tâches et les Intelligences artificielles (encore dénommées algorithmes) s’installent lentement mais sûrement.
C’est là l’un des enjeux de la Science-Fiction du XXe siècle, prévenir les dérives, imaginer le pire, pour toujours y trouver la salvation d’une humanité en dérive. Cela occupe une bonne part de cette littérature, au sein de laquelle « Dune », publié en 1965, en pleine Guerre froide et dans les débuts de la Guerre du Vietnam, apparaît comme des plus atypiques.
Frank Herbert ne propose pas vraiment un futur placé sous le signe de la technologie à outrance, au contraire même, puisque cette dernière n’existe presque pas au sein de son roman. Situé au onzième millénaire, le récit se déroule bien dans notre avenir, où l’humanité est parvenue à voyager dans le cosmos. Non pas à l’aide d’ordinateurs, mais par la transcendance de certains cerveaux, les Mentats, des humains-ordinateurs cent-pour-cent organiques.
Très rapidement, Herbert élude l’idée de la technologie pour recentrer son propos sur un élément bien précis : la quête de perfection d’une humanité tournée vers le progrès spirituel, plus que par le technologique. Pas de diodes multicolores, de programmes numériques, de voix robotisée, puisqu’aucune technologie moderne ne jonche cette histoire. L’univers se détache ainsi continuellement de la Science-Fiction, pour se révéler un hybride où prédomine davantage des nuances d’Heroïc-Fantasy.
Toutes les thématiques du genre s’y décèlent dans la structure narrative du roman, à l’instar du jeune héros, au destin bien trop d’envergure pour ses frêles épaules. Du haut de ses 15 ans, Paul Atreides est bien loin de sembler apte à prendre la tête d’une résistance envers un empire. Et c’est là tout l’intérêt primaire du livre, montrer Paul évoluer au cours de ses rencontres et de ses expériences, pour devenir celui que tout le monde soupçonne : l’élu.
Cependant, cette part de l’intrigue, qui sert finalement de fil rouge, est loin d’apparaître comme l’aspect le plus fascinant du roman de Frank Herbert. La multitude de thématiques abordées, et leurs richesses, ne peuvent qu’émerveiller, tellement l’auteur parvient à délivrer un portrait saisissant de la seconde moitié du XXe siècle, en la transposant neuf millénaires en aval.
Si l’héroïsme concerne l’une des parties prenantes du récit, la manière avec laquelle Herbert dépeint une histoire de colonisation brutale fascine davantage. À travers la présence d’un empire intergalactique bien défini, l’auteur préfère orienter son propos vers la survie d’une population réduite à l’esclavage, exploitée pour extraire une substance « magique » des sables de leur environnement. Une épice, aux vertus multiples et convoitées, qui ne se trouve que sur la planète aux dunes (donnant son titre au roman) : Arrakis
Dès lors, il est facile d’établir un lien, entre le mouvement de décolonisation débuté après la Seconde Guerre mondiale, qui jusque dans les années 1970 met à mal les Empires coloniaux européens. Il suffit de remplacer l’épice par le pétrole, pour déceler une véritable parabole humaniste qui se déroule au fil des pages.
Ce qui intéresse Frank Herbert n’est pas tant ces intrigues politico-économiques (qui demeurent parmi les moments les plus prenants du livre) que le peuple des Fremen qui habitent le désert. Avec ses coutumes, ses traditions et sa dialectique, il semble être l’héritier des grands empires orientaux, d’avant l’hégémonie européenne. Ils ne demandent rien, vivent tranquilles sur une planète hostile, qu’ils sont parvenus à dompter, et puis l’Empire arrive.
La description des Fremen, peuple du désert, s’avère absolument saisissante par la présence de leurs coutumes, et d’un langage aux consonances orientales. Ils témoignent d’un héritage ancré dans une Histoire, la nôtre, qui se répète inlassablement. De nombreux termes employés dans le livre font aujourd’hui échos à autre chose, mais en 1965, Herbert les utilise dans un but précis. Beaucoup de terminologies héritées de l’Arabe parcourent ainsi le récit, rendant d’autant plus cohérente cette opposition avec les peuples (sensément civilisées) affiliées à l’empire, et ce peuple opprimé par des années d’exploitations.
S’affrontent alors deux conventions : Des occidentaux arrogants et prétentieux, qui même pétrie de bonnes valeurs (les Atreides) demeurent un envahisseur. Ils font face à un peuple à la peau foncée et aux yeux extrêmement bleus, qui les révèlent Fremen immédiatement. C’est à l’aide de ce peuple que Paul, l’héritier des Atreides, apprend à se muer en humain, afin d’embrasser son destin et se préparer à devenir ce que deviennent tous les personnages principaux de Fantasy : un héros.
Le roman se compose de nombreuses strates, qu’il est impossible d’énumérer en de courts paragraphes, car, sous ses airs d’aventure épique classique, se décèle une virulente critique de l’institution. Politique, religieuse, tribale, l’hypocrisie ambiante de toute forme d’environnement hiérarchisé est pointée du doigt. C’est d’ailleurs là que se retrouve le tour de force de ce livre, par le fait que tout cela s’orchestre autour d’un ado de 15 ans. Son arrogance, héritée de sa fonction, fait de lui un énième colonisateur, qui même s’il s’imprègne des coutumes Fremen, répond à la construction d’un mythe, minutieusement élaboré par une secte, dans une logique de prise du pouvoir.
C’est alors qu’Herbert consolide la trame principale de son univers (qui alimente les suites) : le rôle néfaste de la croyance religieuse. Si dans ce premier roman ce n’est pas encore (trop) poussé, la réflexion autour de la manipulation des masses se montre vertigineuse. Par l’invention du sacré, qui justifie et donne corps à des idéaux, au nom d’une entité supérieure, à la mystique surenchéris.
En somme, « Dune » s’apparente dans un premier temps à un gros bordel ésotérique, qui démontre les limites du dogme, toute velléité positive affichée. De par ce biais, c’est à une autre institution que se confronte Herbert, la régie des sociétés : le gouvernement. Le propos très acerbe fait preuve d’une grande virulence, comme pour le religieux. Elles incarnent d’informes monstres incontrôlables, maintenus vivaces par des individus ambitieux et dangereux, aux volontés personnelles dramatiquement perfides.
La nature épique de l’ensemble, qui réserve de moments de bravoure majeurs, s’avère constamment contrebalancée par des séquences introspectives, alors que Paul cherche des réponses en son for intérieur. Cela assure un rythme solide, fait de progressions spectaculaires et de cassures, où s’enchaînent les péripéties et des éléments qui alimentent l’univers. « Dune » s’avère une œuvre particulièrement bien pensée et plus pessimiste que réellement enchanteresse. Ce portrait de notre humanité fait froid dans le dos, mais il fascine à la fois, tellement le bilan dressé par Herbert se révèle d’une grande richesse. Une humanité qui, bien que capable de voyager dans l’espace, n’a pas réellement évoluée sur le plan humain et demeure esclave d’un système capitaliste où le pouvoir se dispute entre quelques familles nobles. Rien de bien nouveau.
Il y a tellement à dire sur ce roman, pourtant relativement court, qui recèle d’une maestria éclairée. Certes, la personnalité de Frank Herbert demeure obscure, mais finalement dans cette œuvre il exprime au mieux son dégoût d’une humanité en roue libre. Incapable de s’unir pour un but commun, elle préfère guerroyer sans cesse pour des produits illusoires et un paraître fait de faux, inexorablement voués à s’épuiser.
Au-delà d’une aventure humaine, le roman se fait l’aventure de l’humanité dans ce qu’elle peut offrir de pire et de meilleur et de meilleur et de pire. Sans manichéisme outrancier (tout le monde à ses raisons, et agit selon ses intérêts et ses croyances) c’est à un constat amer, camouflé par de l’épique, que se livre Frank Herbert. Cet univers rempli de mystère, d’une grande cohérence, attise en permanence la curiosité. Ça tombe bien, puisque la fin, qui n’en est pas vraiment une, clôt un chapitre de l’épopée Arrakis, centre du roman, et des suivants.
La dimension écologique, dans une œuvre écrite dans les années 50/60, ne peut qu’interpeller aujourd’hui, puisque ce que dépeint le livre est ce que certain.es scientifiques alertent depuis de nombreuses années. Le fait qu’Arrakis soit uniquement sableuse, l’eau devient un enjeu ne survit pour les Fremen, bien plus vital que l’épice, un luxe réservé à une population qui ne manque de rien. S’affronte alors la survie en milieu hostile à une existence opulente faite de plaisirs superficiels.
Au-delà, Herbert propose alors une parabole écologiste poussée, comme le révèle la présence d’un personnage dont la fonction de planétologiste permet d’appuyer le sort voué à une planète exploitée pour ses ressources. L’Empire aimerait la terraformer pour s’y installer durablement, afin de récupérer plus rapidement, et à moindres frais, l’épice. Mais terraformer signifie perdre de l’espace, et donc de la production, soit le schéma inverse des investisseurs capitalistes qui détruisent la Terre au nom du profit. Cette réflexion en miroir ne fait qu’appuyer l’absurdité de la destruction écologique pour quelques billets, qui ne nuit finalement qu’à l’humanité et aucunement à la planète.
Dans le cas de « Dune », une terraformation d’Arrakis sonnerait le glas des Vers des Sables, ces monstres gigantesque sans qui l’épice ne peut exister. Si le sort des Fremen, descendants d’une civilisation humaine, importe peu, celui des Vers est primordial pour l’Empire. Le bien de l’écosystème passe complètement à la trappe, car une fois de plus c’est à la folie coloniale et capitaliste que s’attaque Frank Herbert, maniant subtilement la métaphore corrosive.
Parfait en livre unique, « Dune » n’a pas volé sa réputation de classique intemporel, au point que près de soixante ans après sa parution, il démontr toujours ce qui cloche avec l’humanité actuelle, qui court à sa perte. Aveuglée par un profit à outrance, et une soif de pouvoir écraser son prochain, au nom d’une croissance infinie qui n’est qu’un leurre. Là encore se révèle une croyance infondée, où l’économie se substitue à l’ésotérisme. Finalement, ce miroir qu’offre « Dune » permet de saisir des subtilités de notre temps, qui ne peuvent qu’encourager à percevoir positivement l’avenir. Même si actuellement, dans le creux de la vague, il reste difficile d’apercevoir une lueur d’espoir, alors que demain ressemble plus à une société modelée par les Harkonnen que par les Atreides. De toute façon, dans les deux cas, ils demeurent les laquais d’un capitalisme sauvage, ruinant tout sur son passage. Et oui, cela date de 1965, peu rassurant, il est vrai.
-Stork._