Maître d'oeuvre de la science-fiction humoristique aux côtés de Fredrick Brown et Douglas Adams, Robert Sheckley tire son épingle du jeu en faisant jaillir l'absurde... de situations déjà absurdes en elles-mêmes.
Tout part pourtant de la plus banale des impressions, à base de désabusement devant la vacuité d'une existence terrienne faite de métro-boulot-dodo. Mais Sheckley parvient dès le début d'Echange standard à disséminer des petits indices circonstanciels qui prennent toute leur ampleur au fil d'une trame soigneusement tissée. A défaut de descente aux enfers, on peut au moins lui prêter l'origine d'une descente dans l'absurde. La descente de Marvin Flynn dans le Monde Biscornu en constitue l'apothéose, explosion jubilatoire de relations de cause à effet toutes plus hasardeuses les unes que les autres et de sauts du coq à l'âne stupéfiants d'harmonie surréaliste.
Car le périple galactique de Marvin, naviguant de corps en corps à la recherches de sensations fortes et de paysages et cultures exotiques, réussit haut-la-main l'exploit de déployer une altérité grouillante sur un espace-temps restreint, ne dépassant pas 220 pages. Des oeufs de ganzer aux bourgades celsiennes, la vie extraterrestre dans Echange standard se déploie de manière aussi cohérente que délirante. On pourrait par conséquent reprocher à Sheckley de trop se complaire dans le mélange des genres, passant du space opera foisonnant au roman de cape et d'épée, avec un art de la transition des plus minimalistes plongeant dans l'impression d'un voyage temporel mal amené.
A aucun moment pourtant l'humour de Robert Sheckley ne manque de toucher les points sensibles, et l'invraisemblance des situations et de leur enchaînement n'en garde pas moins un rythme si soutenu que jamais le lecteur n'a le temps de s'ennuyer. Entre raisonnements que n'aurait pas renié Dirk Gently et comédie de situation monty pythonienne sacrément bien maîtrisé, Echange standard divertit tout en prenant à son compte une problématique touristique que la SF mériterait d'explorer davantage.