"Que devient dans ces conditions cet entrecroisement par quoi l’identité des pensées qui proviennent de l’inconscient offre sa trame au processus secondaire, en permettant à la réalité de s’établir à la satisfaction du principe du plaisir ?
Voici la question où pourrait s’annoncer cette reprise par l’envers du projet freudien où nous avons caractérisé récemment le nôtre. S’il y en a ici l’amorce, elle ne saurait aller loin. Disons seulement qu’elle n’exagère pas la portée de l’acte psychanalytique à supposer qu’il transcende le processus secondaire pour atteindre une réalité qui ne s’y produit pas, ne fût-ce qu’à rompre le leurre qui réduisait l’identité des pensées à la pensée de leur identité. Si tout le monde admet en effet, même assez sot pour ne pas le reconnaître, que le processus primaire ne rencontre rien de réel que l’impossible, ce qui dans la perspective freudienne reste la meilleure définition qu’on en puisse donner, il s’agirait d’en savoir plus sur ce qu’il rencontre d’Autre pour que nous puissions nous en occuper. Ainsi n’est-ce pas céder à un effet perspectif que de voir ici cette première délinéation de l’imaginaire, dont les lettres, associées à celles du symbolique et du réel, viendront orner beaucoup plus tard, juste avant le discours de Rome, les pots, vides à jamais, d’être tous aussi symboliques, dont nous ferons notre thériaque pour résoudre les embarras de la cogitation analytique.
Rien là qui ne se justifie de s’essayer à prévenir les malentendus qui se prennent de l’idée qu’il y aurait dans le sujet quoi que ce soit qui réponde à un appareil – voire, comme on dit ailleurs, à une fonction propre – du réel. Or c’est à ce mirage que se voue à cette époque une théorie du moi qui pour prendre appui dans la rentrée que Freud assure à cette instance dans Analyse du moi et psychologie des masses fait erreur, puisqu’il n’y a dans cet article rien d’autre que la théorie de l’identification.
Manquant trop à se reporter d’autre part à l’antécédent nécessaire, sans doute produit en une année où l’attention de la communauté analytique est un peu relâchée d’être 1914, de l’article Introduction au narcissisme qui donne à celui-là sa base.
Rien en tout cas qui permette de tenir pour univoque la réalité qu’on invoquerait d’y conjuguer les deux termes : Wirklichkeit et Realität que Freud y distingue, le second étant spécialement réservé à la réalité psychique. Dès lors prend sa valeur, elle wirklich, opérante, le coin que nous introduisons en remettant à sa place l’évidence trompeuse que l’identité à soi-même qui se suppose dans le sentiment commun du moi aurait quoi que ce soit à faire avec une prétendue instance du réel. Si Freud rappelle le rapport du moi au système perception-conscience, c’est seulement à indiquer que notre tradition, réflexive, dont on aurait tort de croire qu’elle n’ait pas eu des incidences sociales de ce qu’elle ait donné appui à des formes politiques du statut personnel, a éprouvé dans ce système ses étalons de vérité."
"Le donné de cette expérience est d’abord du langage, un langage, c’est-à-dire un signe. De ce qu’il signifie, combien complexe est le problème, quand le psychologue le rapporte au sujet de la connaissance, c’est-à-dire à la pensée du sujet. Quel rapport entre celle-ci et le langage ? N’est-elle qu’un langage, mais secret, ou n’est-il que l’expression d’une pensée pure, informulée ? Où trouver la mesure commune aux deux termes de ce problème, c’est-à-dire l’unité dont le langage est le signe ? Est-elle contenue dans le mot : le nom, le verbe ou bien l’adverbe ? Dans l’épaisseur de son histoire ? Pourquoi pas dans les mécanismes qui le forment phonétiquement ? Comment choisir dans ce dédale où nous entraînent philosophes et linguistes, psychophysiciens et physiologistes ? Comment choisir une référence, qui, à mesure qu’on la pose plus élémentaire, nous apparaît plus mythique.
Mais le psychanalyste, pour ne pas détacher l’expérience du langage de la situation qu’elle implique, celle de l’interlocuteur, touche au fait simple que le langage avant de signifier quelque chose, signifie pour quelqu’un. Par le seul fait qu’il est présent et qu’il écoute, cet homme qui parle s’adresse à lui, et puisqu’il impose à son discours de ne rien vouloir dire, il y reste ce que cet homme veut lui dire. Ce qu’il dit en effet peut « n’avoir aucun sens », ce qu’il lui dit en recèle un. C’est dans le mouvement de répondre que l’auditeur le ressent ; c’est en suspendant ce mouvement qu’il comprend le sens du discours. Il y reconnaît alors une intention, parmi celles qui représentent une certaine tension du rapport social : intention revendicative, intention punitive, intention propitiatoire, intention démonstrative, intention purement agressive. Cette intention étant ainsi comprise, qu’on observe comment la transmet le langage. Selon deux modes dont l’analyse est riche d’enseignement : elle est exprimée, mais incomprise du sujet, dans ce que le discours rapporte du vécu, et ceci aussi loin que le sujet assume l’anonymat moral de l’expression : c’est la forme du symbolisme ; elle est conçue, mais niée par le sujet, dans ce que le discours affirme du vécu, et ceci aussi loin que le sujet systématise sa conception : c’est la forme de la dénégation.
Ainsi l’intention s’avère-t-elle, dans l’expérience, inconsciente en tant qu’exprimée, consciente en tant que réprimée. Cependant que le langage, d’être abordé par sa fonction d’expression sociale, révèle à la fois son unité significative dans l’intention, et son ambiguïté constitutive comme expression subjective, avouant contre la pensée, menteur avec elle. Remarquons en passant que ces rapports, que l’expérience offre ici à l’approfondissement phénoménologique, sont riches de directive pour toute théorie de la « conscience », spécialement morbide, leur incomplète reconnaissance rendant caduques la plupart de ces théories."
"Il y suffit de comprendre le stade du miroir comme une identification au sens plein que l'analyse donne à ce terme : à savoir la transformation produite chez le sujet, quand il assume une image, – dont la prédestination à cet effet de phase est suffisamment indiquée par l'usage, dans la théorie, du terme antique d'imago. L'assomption jubilatoire de son image spéculaire par l'être encore plongé dans l'impuissance motrice et la dépendance du nourrissage qu'est le petit homme à ce stade infans, nous paraîtra dès lors manifester en une situation exemplaire la matrice symbolique où le je se précipite en une forme primordiale, avant qu'il ne s'objective dans la dialectique de l'identification à l'autre et que le langage ne lui restitue dans l'universel sa fonction de sujet. Cette forme serait plutôt au reste à désigner comme je idéal, si nous voulions la faire rentrer dans un registre connu, en ce sens qu'elle sera aussi la souche des identifications secondaires, dont nous reconnaissons sous ce terme les fonctions de normalisation libidinale. Mais le point important est que cette forme situe l'instance du moi, dès avant sa détermination sociale, dans une ligne de fiction, à jamais irréductible pour le seul individu, – ou plutôt, qui ne rejoindra qu'asymptotiquement le devenir du sujet, quel que soit le succès des synthèses dialectiques par quoi il doit résoudre en tant que je sa discordance d'avec sa propre réalité. (...) Corrélativement la formation du je se symbolise oniriquement par un camp retranché, voire un stade, distribuant de l’arène intérieure à son enceinte, à son pourtour de gravats et de marécages, deux champs de lutte opposés où le sujet s’empêtre dans la quête de l’altier et lointain château intérieur, dont la forme (parfois juxtaposée dans le même scénario) symbolise le ça de façon saisissante. Et de même, ici sur le plan mental, trouvons-nous réalisées ces structures d’ouvrage fortifié dont la métaphore surgit spontanément, et comme issue des symptômes eux-mêmes du sujet, pour désigner les mécanismes d’inversion, d’isolation, de réduplication, d’annulation, de déplacement, de la névrose obsessionnelle. Mais à bâtir sur ces seules données subjectives, et pour si peu que nous les émancipions de la condition d’expérience qui nous les fait tenir d’une technique de langage, nos tentatives théoriques resteraient exposées au reproche de se projeter dans l’impensable d’un sujet absolu : c’est pourquoi nous avons cherché dans l’hypothèse ici fondée sur un concours de données objectives, la grille directrice d’une méthode de réduction symbolique. Elle instaure dans les défenses du moi un ordre génétique qui répond au vœu formulé par Mlle Anna Freud dans la première partie de son grand ouvrage, – et situe (contre un préjugé souvent exprimé) le refoulement hystérique et ses retours, à un stade plus archaïque que l’inversion obsessionnelle et ses procès isolants, et ceux-ci mêmes comme préalables à l’aliénation paranoïaque qui date du virage du je spéculaire en je social. Ce moment où s’achève le stade du miroir inaugure, par l’identification à l’imago du semblable et le drame de la jalousie primordiale (si bien mis en valeur par l’école de Charlotte Bühler dans les faits de transitivisme enfantin), la dialectique qui dès lors lie le je à des situations socialement élaborées."
"Pour tout dire, nulle part n’apparaît plus clairement que le désir de l’homme trouve son sens dans le désir de l’autre, non pas tant parce que l’autre détient les clefs de l’objet désiré, que parce que son premier objet est d’être reconnu par l’autre.
Qui parmi nous au reste ne sait par expérience que dès que l’analyse est engagée dans la voie du transfert, – et c’est pour nous l’indice qu’elle l’est en effet, – chaque rêve du patient s’interprète comme provocation, aveu larvé ou diversion, par sa relation au discours analytique, et qu’à mesure du progrès de l’analyse, ils se réduisent toujours plus à la fonction d’éléments du dialogue qui s’y réalise ? Pour la psychopathologie de la vie quotidienne, autre champ consacré par une autre œuvre de Freud, il est clair que tout acte manqué est un discours réussi, voire assez joliment tourné, et que dans le lapsus c’est le bâillon qui tourne sur la parole, et juste du quadrant qu’il faut pour qu’un bon entendeur y trouve son salut. Mais allons droit où le livre débouche sur le hasard et les croyances qu’il engendre, et spécialement aux faits où il s’attache à démontrer l’efficacité subjective des associations sur des nombres laissés au sort d’un choix immotivé, voire d’un tirage de hasard. Nulle part ne se révèlent mieux qu’en un tel succès les structures dominantes du champ psychanalytique. Et l’appel fait au passage à des mécanismes intellectuels ignorés n’est plus ici que l’excuse de détresse de la confiance totale faite aux symboles et qui vacille d’être comblée au-delà de toute limite. Car si pour admettre un symptôme dans la psychopathologie psychanalytique, qu’il soit névrotique ou non, Freud exige le minimum de surdétermination que constitue un double sens, symbole d’un conflit défunt par-delà sa fonction dans un conflit présent non moins symbolique, s’il nous a appris à suivre dans le texte des associations libres la ramification ascendante de cette lignée symbolique, pour y repérer aux points où les formes verbales s’en recroisent les nœuds de sa structure –, il est déjà tout à fait clair que le symptôme se résout tout entier dans une analyse de langage, parce qu’il est lui-même structuré comme un langage, qu’il est langage dont la parole doit être délivrée. (...) L’hystérique captive cet objet dans une intrigue raffinée et son ego est dans le tiers par le médium de qui le sujet jouit de cet objet où sa question s’incarne. L’obsessionnel entraîne dans la cage de son narcissisme les objets où sa question se répercute dans l'alibi multiplié de figures mortelles et, domptant leur haute voltige, en adresse l'hommage ambigu vers la loge où lui-même a sa place, celle du maître qui ne peut se voir.
Trahit sua quemque voluptas ; l'un s’identifie au spectacle, et l'autre donne à voir. Pour le premier sujet, vous avez à lui faire reconnaître où se situe son action, pour qui le terme d’acting out prend son sens littéral puisqu’il agit hors de lui-même. Pour l’autre, vous avez à vous faire reconnaître dans le spectateur, invisible de la scène, à qui l’unit la médiation de la mort.C’est donc toujours dans le rapport du moi du sujet au je de son discours, qu’il vous faut comprendre le sens du discours pour désaliéner le sujet.Mais vous ne sauriez y parvenir si vous vous en tenez à l’idée que le moi du sujet est identique à la présence qui vous parle.Cette erreur est favorisée par la terminologie de la topique qui ne tente que trop la pensée objectivante, en lui permettant de glisser du moi défini comme le système perception-conscience, c’est-à-dire comme le système des objectivations du sujet, au moi conçu comme corrélatif d’une réalité absolue, et ainsi d’y retrouver, en un singulier retour du refoulé de la pensée psychologue, la « fonction du réel » à quoi un Pierre Janet ordonne ses conceptions."
"La résistance, disait Freud avant l’élaboration de la nouvelle topique, est essentiellement un phénomène du moi. Comprenons ici ce que cela veut dire. Cela nous permettra plus tard de comprendre ce qu’on entend de la résistance, quand on la rapporte aux autres instances du sujet. Le phénomène ici en question montre une des formes les plus pures où le moi puisse manifester sa fonction dans la dynamique de l’analyse. C’est en quoi il fait bien saisir que le moi tel qu’il opère dans l’expérience analytique, n’a rien à faire avec l’unité supposée de la réalité du sujet que la psychologie dite générale abstrait comme instituée dans ses « fonctions synthétiques ». Le moi dont nous parlons est absolument impossible à distinguer des captations imaginaires qui le constituent de pied en cap, dans sa genèse comme dans son statut, dans sa fonction comme dans son actualité, par un autre et pour un autre. Autrement dit, la dialectique qui soutient notre expérience, se situant au niveau le plus enveloppant de l’efficacité du sujet, nous oblige à comprendre le moi de bout en bout dans le mouvement d’aliénation progressive, où se constitue la conscience de soi dans la phénoménologie de Hegel."
"Car la psychanalyse n’est rien qu’un artifice dont Freud a donné les constituants en posant que leur ensemble englobe la notion de ces constituants. Si bien que le maintien purement formel de ces constituants suffisant à l’efficace de leur structure d’ensemble, l’incomplétude de la notion de ces constituants chez l’analyste tend à mesure de son ampleur à se confondre avec la limite que le procès de l’analyse ne franchira pas chez l’analysé. C’est ce que vérifie par son impayable aveu la théorie en faveur que le moi de l’analyste, dont on conçoit qu’il faille le dire autonome pour le moins, est la mesure de la réalité dont l’analyse constituerait pour l’analysé l’épreuve. Il ne saurait s’agir de rien de tel dans les confins de l’analyse, mais de la seule restitution d’une chaîne symbolique dont les trois dimensions : d’histoire d’une vie vécue comme histoire, de sujétion aux lois du langage, seules capables de surdétermination (...) Si l’inconscient peut être l’objet d’une lecture dont se sont éclairés tant de thèmes mythiques, poétiques, religieux, idéologiques, ce n’est pas qu’il apporte à leur genèse le chaînon intermédiaire d’une sorte de significativité de la nature dans l’homme, voire d’une signatura rerum plus universelle, qui serait au principe de leur résurgence possible en tout individu. Le symptôme psychanalysable, qu’il soit normal ou pathologique, se distingue non seulement de l’indice diagnostique, mais de toute forme saisissable de pure expressivité, en ceci qu’il est soutenu par une structure qui est identique à la structure du langage. Et par là, nous ne dirons pas une structure à situer dans une quelconque sémiologie prétendue généralisée à tirer de ses limbes, mais la structure du langage telle qu’elle se manifeste dans les langues que j’appellerai positives, celles qui sont effectivement parlées par des masses humaines. Ceci se réfère au fondement de cette structure, soit la duplicité qui soumet à des lois distinctes les deux registres qui s’y nouent du signifiant et du signifié. Le mot registre désignant ici deux enchaînements pris dans leur globalité, et la position première de leur distinction suspendant a priori à l’examen toute éventualité de faire ces registres s’équivaloir terme à terme, à quelque ampleur qu’on les arrête. (En fait une telle équivalence se révèle infiniment plus complexe qu’aucune correspondance bi-univoque, dont le modèle n’est concevable que d’un système signifiant à un autre système signifiant, selon la définition qu’en donne la théorie mathématique des groupes.) C’est ainsi que si le symptôme peut être lu c’est parce qu’il est déjà lui-même inscrit dans un procès d’écriture. En tant que formation particulière de l’inconscient, il n’est pas une signification, mais sa relation à une structure signifiante qui le détermine. Si l’on nous passait le jeu de mots, nous dirions que c’est toujours de l’accord du sujet avec le verbe qu’il s’agit. Et en effet ce à quoi la découverte de Freud nous ramène, c’est à l’énormité de cet ordre où nous sommes entrés, à quoi nous sommes, si l’on peut dire, nés une seconde fois, en sortant de l’état justement dénommé infans, sans parole : soit l’ordre symbolique constitué par le langage, et le moment du discours universel concret et de tous les sillons par lui ouverts à cette heure, où il nous a fallu nous loger."
"Quel est donc cet autre à qui je suis plus attaché qu’à moi, puisque au sein le plus assenti de mon identité à moi-même, c’est lui qui m’agite ? Sa présence ne peut être comprise qu’à un degré second de l’altérité, qui déjà le situe lui-même en position de médiation par rapport à mon propre dédoublement d’avec moi-même comme d’avec un semblable.Si j’ai dit que l’inconscient est le discours de l’Autre avec un grand A, c’est pour indiquer l’au-delà où se noue la reconnaissance du désir au désir de reconnaissance. Autrement dit cet autre est l’Autre qu’invoque même mon mensonge pour garant de la vérité dans laquelle il subsiste. À quoi s’observe que c’est avec l’apparition du langage qu’émerge la dimension de la vérité. Avant ce point, dans la relation psychologique, parfaitement isolable dans l’observation d’un comportement animal, nous devons admettre l’existence de sujets, non point par quelque mirage projectif dont c’est la tarte à la crème du psychologue que de pourfendre à tout bout de champ le fantôme, mais en raison de la présence manifestée de l’intersubjectivité. Dans le guet où il se cache, dans le piège construit, dans la feintise traînarde où un fuyard dégagé d’une troupe déroute le rapace, quelque chose de plus émerge que dans l’érection fascinante de la parade ou du combat. Rien pourtant là qui transcende la fonction du leurre au service d’un besoin, ni qui affirme une présence dans cet au-delà-du-voile où la Nature entière peut être questionnée sur son dessein. (...) C’est pour empêcher que ne tombe en friche le champ dont ils ont l’héritage, et pour cela leur faire entendre que si le symptôme est une métaphore, ce n’est pas une métaphore que de le dire, non plus que de dire que le désir de l’homme est une métonymie. Car le symptôme est une métaphore, que l’on veuille ou non se le dire, comme le désir est une métonymie, même si l’homme s’en gausse."
"Mais qu’est-ce que la métaphore sinon un effet de sens positif, c’est-à-dire un certain passage du sujet au sens du désir ? Le désir du sujet étant ici présenté comme ce qu’implique son discours (conscient), à savoir comme préconscient, – ce qui est évident puisque son mari est prêt à satisfaire son désir, mais que la patiente qui l’a persuadé de l’existence de ce désir, tient à ce qu’il n’en fasse rien, mais ce qu’il faut encore être Freud pour articuler comme le désir d’avoir un désir insatisfait –, il reste qu’il faille aller plus avant pour savoir ce qu’un tel désir veut dire dans l’inconscient. Or le rêve n’est pas l’inconscient, mais nous dit Freud, sa voie royale. Ce qui nous confirms que c’est par effet de la métaphore qu’il procède. C’est cet effet que le rêve découvre. Pour qui ? Nous y reviendrons tout à l’heure. Voyons pour l’instant que le désir, s’il est signifié comme insatisfait, l’est par le signifiant : caviar, en tant que le signifiant le symbolise comme inaccessible, mais que, dès lors qu’il se glisse comme désir dans le caviar, le désir du caviar est sa métonymie : rendue nécessaire par le manque à être où il se tient. La métonymie est, comme je vous l’enseigne, cet effet rendu possible de ce qu’il n’est nulle signification qui ne renvoie à une autre signification, et où se produit leur plus commun dénominateur, à savoir le peu de sens (communément confondu avec l’insignifiant), le peu de sens, dis-je, qui s’avère au fondement du désir, et lui confère l’accent de perversion qu’il est tentant de dénoncer dans l'hystérie présente. (...)
11. Un des principes en effet qui découlent de ces prémisses, c’est que :
– si le désir est en effet dans le sujet de cette condition qui lui est imposée par l’existence du discours de faire passer son besoin par les défilés du signifiant ;
– si d’autre part, comme nous l’avons donné à entendre plus haut, en ouvrant la dialectique du transfert, il faut fonder la notion de l’Autre avec un grand A, comme étant le lieu de déploiement de la parole (l’autre scène, eine andere Schauplatz, dont parle Freud dans la Traumdeutung) ;
– il faut poser que, fait d’un animal en proie au langage, le désir de l’homme est le désir de l’Autre.
Ceci vise une tout autre fonction que celle de l’identification primaire plus haut évoquée, car il ne s’agit pas de l’assomption par le sujet des insignes de l’autre, mais cette condition que le sujet a à trouver la structure constituante de son désir dans la même béance ouverte par l’effet des signifiants chez ceux qui viennent pour lui à représenter l'Autre."
"Il y a donc une nécessité à ce que la particularité ainsi abolie reparaisse au-delà de la demande. Elle y reparaît en effet, mais conservant la structure que recèle l’inconditionné de la demande d’amour. Par un renversement qui n’est pas simple négation de la négation, la puissance de la pure perte surgit du résidu d’une oblitération. À l’inconditionné de la demande, le désir substitue la condition « absolue » : cette condition dénoue en effet ce que la preuve d’amour a de rebelle à la satisfaction d’un besoin. C’est ainsi que le désir n’est ni l’appétit de la satisfaction, ni la demande d’amour, mais la différence qui résulte de la soustraction du premier à la seconde, le phénomène même de leur refente (Spaltung). On conçoit comment la relation sexuelle occupe ce champ clos du désir, et va y jouer son sort. C’est qu’il est le champ fait pour que s’y produise l’énigme que cette relation provoque dans le sujet à la lui « signifier » doublement : retour de la demande qu’elle suscite, en demande sur le sujet du besoin ; ambiguïté présentifiée sur l’Autre en cause dans la preuve d’amour demandée. La béance de cette énigme avère ce qui la détermine, dans la formule la plus simple à la rendre patente, à savoir : que le sujet comme l’Autre, pour chacun des partenaires de la relation, ne peuvent se suffire d’être sujets du besoin, ni objets de l’amour, mais qu’ils doivent tenir lieu de cause du désir."
"Faudra-t-il que nous soyons rejoints par la pratique qui prendra peut-être en un temps force d’usage, d’inséminer artificiellement les femmes en rupture du ban phallique, avec le sperme d’un grand homme, pour tirer de nous sur la fonction paternelle un verdict ? L’Œdipe pourtant ne saurait tenir indéfiniment l’affiche dans des formes de société où se perd de plus en plus le sens de la tragédie. Partons de la conception de l’Autre comme du lieu du signifiant. Tout énoncé d’autorité n’y a d’autre garantie que son énonciation même, car il est vain qu’il le cherche dans un autre signifiant, lequel d’aucune façon ne saurait apparaître hors de ce lieu. Ce que nous formulons à dire qu’il n’y a pas de métalangage qui puisse être parlé, plus aphoristiquement : qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre. (...) Le désir s’ébauche dans la marge où la demande se déchire du besoin : cette marge étant celle que la demande, dont l’appel ne peut être inconditionnel qu’à l’endroit de l’Autre, ouvre sous la forme du défaut possible qu’y peut apporter le besoin, de n’avoir pas de satisfaction universelle (ce qu’on appelle : angoisse). Marge qui, pour linéaire qu’elle soit, laisse apparaître son vertige, pour peu qu’elle ne soit pas recouverte par le piétinement d’éléphant du caprice de l’Autre. C’est ce caprice néanmoins qui introduit le fantôme de la Toute-puissance non pas du sujet, mais de l’Autre où s’installe sa demande (il serait temps que ce cliché imbécile fût, une fois pour toutes, et pour tous, remis à sa place), et avec ce fantôme la nécessité de son bridage par la Loi. (...) C’est à cet objet insaisissable au miroir que l’image spéculaire donne son habillement. Proie saisie aux rets de l’ombre, et qui, volée de son volume gonflant l’ombre, retend le leurre fatigué de celle-ci d’un air de proie. Ce que le graphe nous propose maintenant se situe au point où toute chaîne signifiante s’honore à boucler sa signification. S’il faut attendre un tel effet de l’énonciation inconsciente, c’est ici en S(Ⱥ), et le lire : signifiant d’un manque dans l’Autre, inhérent à sa fonction même d’être le trésor du signifiant. Ceci pour autant que l’Autre est requis (Che vuoi ?) de répondre de la valeur de ce trésor, c’est-à-dire de répondre, certes de sa place dans la chaîne inférieure, mais dans les signifiants constituants de la chaîne supérieure, autrement dit en termes de pulsion. Le manque dont il s’agit est bien ce que nous avons déjà formulé : qu’il n’y ait pas d’Autre de l’Autre. Mais ce trait du Sans-Foi de la vérité, est-ce bien là le dernier mot qui vaille à donner, à la question : que me veut l’Autre ?, sa réponse, quand nous, analystes, en sommes le porte-parole ? – Sûrement pas, et justement en ce que notre office n’a rien de doctrinal. Nous n’avons à répondre d’aucune vérité dernière, spécialement ni pour ni contre aucune religion."