J’ai longtemps hésité à écrire cette chronique, à en peser le pour et le contre. La réflexion m’a demandé du temps, mais je ne pouvais pas ne pas parler de ce livre, « Élever », de Elsa Sanial. Il me fallait écrire avec le cœur et trouver les mots justes. L’objet, d’abord, est graphiquement et matériellement travaillé. C’est un ouvrage, au sens littéral. Il attire le regard et le toucher. L’écriture, ensuite, poétique, remuante, vigoureuse, affirmée, et qui, dès les premières lignes, me traverse. « Par son père, mon père vient d’une petite ferme » du Brionnais, et « du côté de ma mère, il y a une famille » bourgeoise « et un carrelage en marbre ». Souvent, comme l’autrice, « j’ai eu honte de mon père pouvant être maladroit et brusque au milieu de cette famille raffinée », mais aujourd’hui, à mon tour, « je me reconnais dans le gros pain et les maladresses ». Au moyen de l’écriture poétique, Elsa Sanial donner corps à ce sentiment de décalage, ce pudique et fragile voile qui recouvre une honte de classe, qu’éprouvent toutes celles et ceux qui viennent de là où l’on sort du cul des vaches. Avec un regard attentif aux détails sont rendues sensibles la rudesse des jours et la souffrance des corps, le cycle des saisons et l’écoulement du temps, les métamorphoses du paysage et les bricolages du quotidien, et ce qu’il en est d’être une femme dans un univers masculin, hiérarchisé et conservateur. Mais l’idéalisation de la vie paysanne, que l’on avait fait sortir part la porte, revient par la fenêtre. En quoi, s’occuper d’un cheptel, est-ce « ouvrir les milieux » et « participer à la beauté d’un troupeau » ? Comment est-il possible de concevoir l’élevage comme une « pacification interspécifique », sauf à comprendre la pacification comme un ensemble de moyens visant au maintien d’un système de domination ? À ce point de vue, il m’est impossible de souscrire, et il n’y a, me semble-t-il, rien à gagner dans cette romantisation de l’exploitation animale. Ceci étant, « Élever » reste, pour toutes les raisons évoquées plus haut, un livre d’une écriture puissamment politique, qui décentre le regard sur la ruralité.