Extinction
8.4
Extinction

livre de Thomas Bernhard (1986)

Murau n'aime pas beaucoup l'Autriche (pardon : il l'abhorre, il la déteste), ni ses parents (idem). Il le verbalise avec un talent de pamphlétaire dans un long livre aux phrases répétitives, abruptes et hypnotiques (“par exemple je prêche la solitude devant Gambetti et je sais parfaitement bien que la solitude est le plus terrible de tous les châtiments. Je dis à Gambetti, Gambetti, la solitude est le souverain bien, parce que je m’érige en philosophe à son intention, mais je sais parfaitement que la solitude est le plus terrible de tous les châtiments.”). Malgré la noirceur d'ensemble du roman, où les pointes de joie n'échappent que brièvement, un sourire échappe souvent au lecteur alors que le narrateur pilonne sans pitié un membre de sa famille dans une surenchère d'adjectifs, imagine crûment le cadavre de sa mère décapitée dans un accident de voiture…


Mais Extinction n'est pas qu'un “exercice d'abhorration” — c'est aussi un remarquable tentative de saisir le phénomène mental de l'humeur, dont Th. Bernhard me paraît être le premier styliste que j'ai rencontré. La structure circulaire de l'écriture rappelle la façon dont l'homme tourmenté reprend sans cesse les mêmes manies, marquant un pli autour des mêmes obsessions et des mêmes formules. De plus, Bernhard ne s'épargne pas une réflexion sur cette humeur noire, d'abord en notant à quel point elle relève d'un acte de volonté et non seulement d'une pente naturelle (il déclare ainsi à son élève, Gambetti, que l'art d'exagérer est une façon de rendre supportable l'existence), mais aussi à quel point elle peut mener à l'insincérité et à la fausseté (cf. supra sur la contradiction que relève Murau dans son monologue intérieur entre ses déclarations sur la solitude et son propre besoin de compagnie humaine).


Cette combinaison dans Extinction de la totale sympathie vis-à-vis de son sujet — le monologue intérieur de Murau est plus vrai de nature, comme pourront en attester tous les atrabilaires — et d'une lucidité tranchante en fait un roman fascinant, dont il est difficile de se détacher.

Venantius
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Lu en 2018

Créée

le 1 avr. 2018

Critique lue 608 fois

Venantius

Écrit par

Critique lue 608 fois

3

D'autres avis sur Extinction

Extinction

Extinction

9

Venantius

le 1 avr. 2018

Suivre

L'art de l'exagération

Murau n'aime pas beaucoup l'Autriche (pardon : il l'abhorre, il la déteste), ni ses parents (idem). Il le verbalise avec un talent de pamphlétaire dans un long livre aux phrases répétitives, abruptes...

Extinction

Extinction

1

Bukikou-Soutiboune

le 3 juin 2025

Suivre

Le Tautologue Rabat-Joie

De la littérature misanthropique bas de gamme...Voilà tout ce que ça pèse. C'est du Houellebecq en plus raffiné, en plus radical, mais sans l'auto-dérision: nous sommes en territoire germain. Thomas...

Extinction

Extinction

7

Von-Theobald

le 14 déc. 2015

Suivre

Österreich

Après le décès de ses parents et de son frère dans un accident de voiture, Murau, le narrateur, universitaire installé en Italie, se voit contraint de revenir dans son Autriche natale. Roman qui...

Du même critique

Mémoires d'outre-tombe

Mémoires d'outre-tombe

8

Venantius

le 9 déc. 2019

Suivre

L'Albatros

François-René de Chateaubriand avait les défauts de son époque : une vanité peu croyable, qui dispose aux grandes entreprises mais prête aussi à rire, notamment lorsqu’elle s’abrite quelques instants...

La Loi du sang

La Loi du sang

7

Venantius

le 19 janv. 2019

Suivre

Critique de La Loi du sang par Venantius

La Loi du sang propose une synthèse de la vision du monde nazie, comme le résume curieusement son sous-titre, “Penser et agir en nazi” (on se sent obligé, lisant le livre en public, de préciser à ses...

Diadorim

Diadorim

10

Venantius

le 18 févr. 2018

Suivre

Marcel Proust rencontre Sergio Leone

Diadorim est l'unique roman de l'auteur brésilien João Guimarães Rosa. Son titre portugais, Grande Sertão: Veredas, a la caractéristique de contenir deux mots intraduisibles sur trois — le sertão,...