le 1 avr. 2018
L'art de l'exagération
Murau n'aime pas beaucoup l'Autriche (pardon : il l'abhorre, il la déteste), ni ses parents (idem). Il le verbalise avec un talent de pamphlétaire dans un long livre aux phrases répétitives, abruptes...
De la littérature misanthropique bas de gamme...Voilà tout ce que ça pèse. C'est du Houellebecq en plus raffiné, en plus radical, mais sans l'auto-dérision: nous sommes en territoire germain. Thomas Bernhard déteste tout, n'aime absolument rien: il hait les associations, il hait le fait d'avoir des responsabilités, il hait la cuisine, il hait ses parents, il hait la nature, les médecins, les voyages, les gens, la société contemporaine, l'être humain, l'amour, et même les appareils photos, et, soulignons-le, il hait la littérature ainsi que, cerise sur le gâteau, l'écriture. La seule chose qu'il paraisse aimer, passionnément même, ce sont les tautologies: "On réparait un violon, et ensuite il était réparé" (Le Souffle), "« Tout ce qui se passe est toujours la même chose qui se passe, et c’est toujours la même chose qui se passe. » (Le Naufragé), "Seul comme on ne peut être que seul" (Place des Héros), "Tout ce qui est mort ne peut pas revenir.» (Extinction), "La vérité est ce qu’elle est. » (Le Neveu de Wittgenstein). Chaque nouvelle page ne propose rien d'autre qu'une antépénultième déclinaison de cet inébranlable dégoût, de cette haine envers tout, toutes et tous.
La chose la plus navrante chez cet auteur, c'est que la vigueur de sa haine contraste avec la très faible connaissance qu'il semble avoir des choses qu'il déteste: lorsqu'il crache sur les associations, sa critique ne porte pas sur les défauts de leur fonctionnement, ni sur la nature éventuellement discutable de leurs objectifs, il n'en cite d'ailleurs aucune en guise d'exemple; lorsqu'il jaspine sur la cuisine, il n'évoque aucun traumatisme culinaire qui pourrait expliquer le dégoût que cet art de l'alimentation lui inspire; lorsqu'il éructe contre les médecins, il ne pointe aucune pratique médicale effectivement scandaleuse en particulier; lorsqu'il dégoise sur ses parents, il ne raconte aucun souvenir précis où ses parents seraient effectivement en tort vis-à-vis de lui. Tout est comme ça. Thomas Bernhard se tient tellement à distance du monde, des êtres, des choses et de la société, qu'on ne saisit jamais sur quelle base se fonde sa haine envers tout, toutes et tous. Derrière ses livres transparaît un petit bourgeois doté d'une très maigre expérience de la vie, qui tourne en rond sur lui même comme ce vinyle tout usé de Glenn Gould interprétant Bach qu'il se repasse en boucle dans son chalet reclus au fond des montagnes autrichiennes.
Je crois que Thomas Bernhard était le genre de type qui a toujours fuit ses responsabilités, qui n'a jamais fourni l'effort de faire un pas vers l'Autre, un trouillard qui, histoire de mourir oublieux du grand vide de sa vie, s'est mis à écrire des livres, où il a justifié sa trouille de s'engager dans le monde des vivants par la haine que lui inspiraient les vagues impressions que ce monde des vivants lui faisait parvenir, épluchées entre les interstices de ses volets fermés.
Créée
le 3 juin 2025
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