Œuvre lauréate du prix Hugo 1954, Fahrenheit 451 vient couronner un cycle littéraire entamé dès 1945 par Ray Bradbury, condensé de nouvelles d'anticipation aussi bien fictives (The Martian Chronicles) qu'ancrées dans la réalité américaine de l'époque (The Illustrated Man). Critiques de la ségrégation raciale, des conflits armés lointains financés par les superpuissances d'alors, et du développement accéléré des technologies en cette décennie froide qui marque la bipolarisation du monde, les nouvelles de Ray Bradbury n'ont jamais ménagées la société capitaliste, consumériste et individualiste américaine des années 1950.
En tant que premier roman conçu comme tel, il récupère l'essence de ces nouvelles tout en apportant une structure plus longue propice à la réflexion, et s'inscrit pleinement dans la littérature d'anticipation anglophone de son temps (1984, Georges Orwell ou Brave New World, Aldous Huxley). Fahrenheit 451 est une ouverture vers un monde dystopique où se rencontrent avancées technologiques et consumérisme abrutissant, stagnation sociale et régression intellectuelle, poursuivant le chemin pavé du capitalisme outrancier, du rêve américain, jusqu'à sa propre perte.
Les livres sont illégaux, brulés par les pompiers, dont le métier est uniquement dédié à la répression des bibliothèques de contrebande et autres lecteurs suspects. Le synopsis de cet univers est si simple qu'il en devient parfois déroutant ou complexe à aborder. Le souvenir des autodafés pratiqués par le IIIe Reich en 1933 à grande échelle, au cours desquels des centaines de milliers de livres furent brûlés, reste particulièrement en mémoire dans le public contemporain de l'œuvre. En 2015, l’État Islamique fait passer au feu plus de 25.000 ouvrages de la bibliothèque de Mossoul. Cette tradition peut même s'apparenter à celle des destructions de tablettes sumériennes lors du second millénaire avant notre ère, ou aux autodafés des inquisitions portugaises et espagnoles, dont la pratique tire son nom.
Fahrenheit 451 explore la résilience de la raison humaine face à un ordre établi, à des normes sociétales strictes, envers et contre une utilisation progressive des technologies modernes pour un abrutissement et une gratification instantanée vide de sens, au travers du parcours individuel de Montag, un pompier en quête de raison, poussé par une curiosité intellectuelle socialement indésirable et ayant récemment pris conscience du vide émotionnel et quotidien qui occupe ses journées d'ultra-consommateur futuriste.
Ce monde sans livre est cependant responsable de sa propre décadence. Le livre agit ici comme une source de savoir, un relais d'information qui élève l'âme humaine, et qui ne sait se satisfaire d'une égalité parfaite entre chaque individu. Quel intérêt possède alors le consommateur a être le mieux informé, si il doit consommer sans tarder, sans se soucier de ce qu'il consomme mais simplement d'une réponse immédiate à ses caprices temporaires. L'individu avisé, réfléchi, raisonné, qui trouve son savoir dans les livres, est considéré comme une menace existentielle à cette société consumériste, à l'équilibre de l'ignorant consommateur et du pouvoir gratifiant qui seul distribue savoir, connaissance, mais surtout plaisir et habitudes de vie, conditionnement total du berceau jusqu'à la tombe.
Les autodafés ont toujours agi dans le but de détruire la transmission du savoir ou de l'opinion jugée "ennemie" de la société se souhaitant idéologiquement imperméable. Si la liste noire de 1933 a ciblé la littérature libérale, communiste, socialiste ou bien simplement issue de la plume d'un auteur juif, elle n'est pas différente de l'interdiction des livres dans le monde de Fahrenheit 451, et ces deux événements sont issus de la volonté directe d'un peuple conditionné à ce nazisme ou cette ultra-consommation.
C'est ainsi que se rejoignent totalitarismes et consumérismes, non pas dans leur motivations, mais dans la finalité de leur action et dans l'aliénation des masses dont le comportement insensé est camouflé par une vigueur tantôt nationaliste, guerrière et exaltée, tantôt hédoniste, gratifiante en permanence et soumise aux caprices de chacun. Ray Bradbury nous rappelle ainsi que si l'état et la société bascule vers sa propre perte, son propre étouffement, pour quelque raison que ce soit, ce n'est pas une catastrophe naturelle, mais la finalité d'un effort parfois même inconscient et manipulateur, qu'il nous faut premièrement en tant qu'individus refuser. Voilà en somme ce qu'est Fahrenheit 451, en plus de sa résilience au temps aussi remarquable qu'effrayante.