L’action de Glose est on ne peut plus anecdotique : deux amis marchent en ville et évoquent un anniversaire auquel ils n’ont pas assisté. Pourtant, sur ces deux kilomètres de promenade en ligne droite, Juan José Saer déploie un véritable labyrinthe de perceptions, de souvenirs et d’hypothèses, qui met à nu l’écart parfois vertigineux entre les faits et les récits que l’on en fabrique.
Le projet est remarquable : non pas écrire un roman "sur rien", mais un roman sur la manière dont le réel se diffracte dans les consciences, et se recompose dans le langage. Le récit semble ainsi s’inventer sous nos yeux, au fil des digressions, comme si la pensée elle-même devenait la véritable matière narrative.
J’ai été ébloui par la prolifération de détails, d’images et de bifurcations que Saer orchestre avec finesse et souvent avec ironie. Cependant, je ne partage pas l’avis de ceux qui parlent d’un "roman parfait". Le dispositif narratif, notamment, m’a parfois paru excessif. Le recours à un narrateur omniscient qui intervient de manière répétée - ponctuant le discours de formules comme “n’est-ce pas ?” ou “comme disait votre serviteur” - finit par produire un effet de lourdeur.
Certes, ces intrusions participent du jeu formel du roman, et soulignent son caractère spéculatif. Mais à la longue, elles brisent la continuité de la lecture et installent une distance qui peut devenir lassante. De même, certains passages, particulièrement denses, auraient peut-être gagné à être resserrés, tant ils frôlent parfois l’opacité.
Ces réserves n’enlèvent rien à l’ambition exceptionnelle de Glose, qui demeure une exploration fascinante des pouvoirs - et des pièges - de l’écriture. Un livre que devrait méditer tout écrivain, aspirant ou confirmé.