Chante, déesse, la colère d’Achille, le fils de Pélée ; détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d’âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel — pour l’achèvement du dessein de Zeus. Pars du jour où une querelle tout d’abord divisa le fils d’Atrée, protecteur de son peuple, et le divin Achille.
L'Iliade d'Homère a été pour moi une lecture enrichissante, mais pas confortable. Pas confortable, car durant une très grande partie des chants, l'intrigue se résume quasiment à un des protagonistes de l'épopée qui excelle, blesse ou tue plusieurs adversaires, pour être ensuite blessé ou repoussé, parce qu'un dieu intervient. Un coup, ce sont les Troyens qui dominent les combats ; tout de suite après, ce sont les Achéens. Il faut s'y retrouver dans ce sacré raz-de-marée constant de combattants (en dehors des figures principales, bien sûr !), savoir les identifier ; d'autant plus qu'ils sont souvent nommés par une périphrase, quand il n'y a pas carrément deux personnages à porter un prénom identique. Le lexique, à la fin de mon édition, en ce qui concerne tout ce beau monde, n'a pas été inutile (et je ne parle pas du « catalogue des vaisseaux », au chant II, absolument interminable ; il a au moins le mérite de faire saisir l'ampleur vertigineuse du conflit, mais aussi — par son faible nombre de douze nefs — qu'Ulysse ne s'est pas imposé par une quelconque grande puissance ou grande richesse, mais par l'intelligence et la ruse !). Je confesse avoir ressenti quelquefois un sentiment de lassitude (surtout que je suis inévitablement habitué à des intrigues plus linéaires — ce qui fait que, parmi les œuvres attribuées à Homère, j'ai globalement préféré l'Odyssée !). Ce qui a malgré tout une conséquence positive inattendue, car, au fond, et même si l'action de l'Iliade ne raconte qu'une petite partie du conflit, se déroulant sur quelques dizaines de jours, cela aide à ressentir ce que doivent ressentir eux-mêmes les personnages, englués qu'ils sont dans une guerre depuis une décennie entière.
Pas confortable non plus, car si le poète vante régulièrement les qualités de tel ou tel héros, la guerre n'est pas montrée sous un jour glorieux. Les morts sont décrites d'une manière très graphique. À chaque fois qu'un guerrier rend son âme, rares sont les fois où l'on n'a pas une brève présentation de celui-ci, faisant comprendre que ce n'est pas qu'un simple corps de plus sur le champ de bataille, mais toute une existence passée qui n'est plus et une famille en deuil qui demeure.
Les héros sont loin d'être irréprochables. Par exemple, Achille est un demi-dieu facilement dominé par la colère et qui peut se montrer incontrôlable (son traitement du corps d'Hector, son carnage dans les eaux du fleuve Scamandre, à tel point que la nature elle-même est obligée d'intervenir pour y mettre fin, son comportement cruel à l'égard de Lycaon, qui avait déjà été sa victime par le passé !). Si Agamemnon avait été un chef militaire aussi efficace qu'il est orgueilleux, la guerre de Troie ne se serait pas éternisée pendant dix années. Hector est émouvant, car on comprend qu'il n'a pas envie de se battre, mais il sait qu'il n'a pas le choix. Même les dieux sont présentés comme des entités mues par la médiocrité, ne reculant pas devant les pires coups bas pour donner l'avantage à leur favori. Aphrodite n'hésite pas, pour satisfaire son chouchou Pâris, à contraindre Hélène à des actes qu'elle ne veut pas accomplir, tout en l'obligeant, par extension, à incarner injustement la beauté qui serait symboliquement responsable de la guerre (ce qui est, sur le plan psychologique, absolument horrible à porter pour une personne innocente pleinement lucide !). Zeus ne domine pas les autres parce qu'il serait plus sage, parce qu'il serait le garant d'un ordre moral, mais uniquement parce qu'il est le plus fort. Et il y a ce poids de la fatalité qui écrase toute l'œuvre du début jusqu'à la fin, sur lequel non seulement les hommes, mais aussi les dieux — qui n'arrangent rien par leurs intérêts opposés, leur bassesse et leur incohérence — ne parviennent pas à avoir de prise.
C'est surtout à partir de la mort de Patrocle, marquant le retour fracassant d'un Achille ivre de vengeance sur le terrain, que j'ai été pris par l'ensemble, car ce qui est raconté est moins éparpillé entre plusieurs zones de combat et une infinité de personnages secondaires oubliables en attente d'être occis, en se concentrant sur la psychologie du fils de Thétis et de Pelée, qui devient le véritable moteur narratif. Ainsi, le rythme devient plus rapide, les épisodes racontés plus intenses. En conséquence, le plus mémorable et le plus prenant se trouvent sur la fin, notamment avec la mort d'Hector et la récupération de son corps, moment posé et touchant lors duquel deux êtres ennemis — à savoir Achille et Priam, le roi de Troie — consentent à se parler en essayant de mettre leur animosité de côté.
De tout ceci, en fait, même si l'œuvre date de plusieurs siècles avant notre ère, par ses thématiques (la cruauté de la guerre, la rivalité de pouvoir, le deuil, la vengeance, la lassitude face à un conflit qui s'éternise sans cause claire, l'incommunicabilité !), par son absence de morale simpliste toute faite (bien en phase avec la réalité de notre monde !), en nous prouvant que, si les valeurs paraissent changer, l'homme restera toujours le même, l'Iliade n'a absolument pas vieilli et n'a rien perdu de sa puissante pertinence évocatrice. Homère est universel et intemporel.