Illium se présente comme une somme de l'oeuvre de Dan Simmons. Parce qu'à part son oeuvre hard-boiled (le détective Joe Kurz et ses méthodes musclées), il y a... tout. En vrac :
- Le côté reprise littéraire : qui est au coeur d'Hyperion (Keats), qu'on recroise dans une nouvelle de l'auteur où un homme voyage dans le temps pour montrer à Melville mourant le succès futur de Moby Dick.
- Le thème du temps, ici avec la guerre de Troie et les Dieux qui sont des post-humains venus du futur, même si ça n'a pas l'air aussi simple, ni clairement expliqué dans le roman, nous y reviendrons. Le thème du temps est également au centre d'Hyperion.
- il y a même une mention aux amerindiens, ce que l'on reverra plus tard dans Collines noires.
Illium suit trois groupes de personnages : les "humains véritables", soit le groupe de Daeman et d'Harman, suivant Savi la juive errante dans un périple pour mieux comprendre leur monde. Hockenberry, qui est un scholiaste, un humain du XXème siècle spécialiste de l'Illiade ressuscité par les dieux pour surveiller le déroulé de la guerre de Troie (la vraie, oui). Et les moravecs, représentés principalement par Mahnmut et Orphu, des intelligences artificielles dans des corps robotiques, envoyées depuis Jupiter pour observer l'activité quantique inhabituelle détectée sur Mars.
Et là, on entrevoit facilement le principal problème : c'est le bordel. Dan Simmons part d'une idée ambitieuse, mais sa narration peine à se hisser à la hauteur nécessaire pour traiter tout cela. Le monde de science-fiction est très développé, dense, impressionnant, et ravira celui qui ne cherche que cela. Pour celui qui cherche aussi un plaisir littéraire, en revanche, le compte y est moins.
Le récit se divise donc en trois parties convergeantes. C'est construit en chapitres qui se terminent, comme dans un roman feuilleton, par ce qu'on appelle aujourd'hui un cliffhanger. Sauf que les chapitres sont longs, et que le cliffhanger en question ne se résoudra que trois chapitres plus loin, le temps de passer au reste du récit. Pendant ce temps là à Vera Cruz. Cela n'a donc aucun intérêt, puisque normalement le but est de river le lecteur à sa lecture, sauf que là cela est présenté sur un temps si long que le lecteur se dit juste : bon, on verra cela plus tard.
Sur les trois parties du récit, l'intérêt est inégal. Le récit principal est celui de Hockenberry. L'indice est fourni d'emblée par le fait que c'est le seul en narration à la première personne, ce qui est un choix étrange d'ailleurs : que signifie cet usage de la première personne pour le narrateur, qui laisse l'impression que les autres récits ne sont que des pièces rapportées pour mieux comprendre son histoire?
Le récit de Daeman et d'Harman est peu intéressant. Leurs déambulations semblent trop à la destination du lecteur pour réellement convaincre. notamment leurs réactions de surprise, venant du fait que Savi sait ce qu'elle fait, mais ne daigne pas les prévenir à l'avance de ce qu'ils vont trouver. Un peu comme s'ils découvraient un monde dangereux en compagnie du pire guide touristique au monde. Et puis, elles n'ont pas trop de sens. Ce qui fonctionne par exemple dans des oeuvres comme Voyage en Arcturus, parce que c'est une déambulation dans un monde inconnu. Moins ici, alors que Savi semble poursuivre des buts bien précis.
Le troisième récit a des côtés sympas, avec les moravecs qui découvrent Mars avec l'aide de petits hommes verts. On y retrouve par moments le sense of wonder d'une frange plus ancienne de la science-fiction. Par moments seulement. parce que leurs disgressions sur Shakespeare et Proust finissent toujours par arriver, comme un cheveu sur la soupe, et elles durent longtemps.
Mais le pire, c'est que le roman a beau être un pavé, il ne se résoud pas. Il laisse les forces en présence alignées pour le règlement de comptes, en un dernier cliffhanger insultant. Entendons-nous bien, le western Lonesome dove suit une structure très similaire, pour une taille assez similaire également. Sauf que Lonesome dove n'est qu'un seul livre que l'édition a choisi de couper en deux. Ici, nous parlons bien de deux livres distincts. Et dans Lonesome dove, les personnages sont plus épais au bout de dix pages qu'au bout des 600 pages d'Illium.
Et puis, on sent que par-dessus tout, Dan Simmons a souhaité écrire quelque chose de très drôle. Sauf qu'il n'est pas Pratchett, loin de là. On voit ce qui est censé être drôle, on sourit parfois, mais ça ne va pas plus loin.
Ajoutons que, malgré sa taille, Illium ne se suffit pas à lui-même : trop de questions restent en suspens. Je finirai bien par lire Olympos, logiquement certains des défauts d'Illium n'y auront plus lieu d'être, mais vu qu'il fait à peu près la même taille, on va attendre un peu. Cliffhanger raté : je n'ai pas tellement envie de découvrir la suite.
Il paraît que la taille ne compte pas.
En fait, elle compte.
Mais pas dans le sens qu'on imagine.
Illium, plus ramassé, aurait pu être grandiose.
Avait été rêvé comme tel.