Les Interviews & Conversations de Leonard Cohen publiées par les éditions Nova dans leur collection « Ultime » regroupent une dizaine d’entretiens accordés à la presse écrite, radio et télé francophone entre 1965 et 2016. J’imagine volontiers que pour un journaliste, une discussion avec l’auteur des Perdants magnifiques soit une expérience déroutante. En lisant ces dialogues, on ne retrouve certes pas les sommets d’humour énigmatique que peuvent atteindre « Chelsea Hotel #2 » ou « And Is This What You Wanted », mais, dans les meilleurs passages du livre, aphorismes pleins d’une légèreté faussement vraie ou digressions saisissantes de vraie fausse modestie, Cohen se montre fidèle à l’image aigre-douce de troubadour lucide ou d’amuseur de la métaphysique (1) qu’on peut se faire de lui : « Je suppose que j’ai été un humain jadis, avant de devenir un songwriter, mais je ne me rappelle pas ! » (p. 84) ou « Un pessimiste c’est quelqu’un qui attend la pluie, et moi je suis déjà tout mouillé » (p. 147).
Car évidemment, Cohen parle beaucoup de lui. C’est assez logique, car s’il n’y a pas grand-chose de strictement autobiographique chez Cohen, la continuité entre sa vie et son œuvre – qu’il appelle régulièrement son « travail » – est telle qu’en fin de compte, il est peut-être à peine un artiste.
Du reste, si dans l’ensemble, les entretiens accordés à la presse écrite figurant dans ce recueil sont globalement meilleurs que ceux diffusés sur les ondes, le volume semble contredire l’idée qu’il faut être deux pour faire une bonne interview. Il vérifie en tout cas tout au moins celle selon laquelle un bon intervieweur sait déjà qui il va interviewer (2). Demander à la plupart des autres artistes – ou à un Cohen grognon – « Rêviez-vous de cette vie quand vous aviez vingt ans ? » (p. 194) ou « Quand avez-vous pris conscience de votre mortalité ? » (p. 200), c’est s’exposer à des banalités. Disons que les réponses – respectivement « Je suis toujours en train de rêver ma vie » et « Je n’en ai toujours pas conscience » – épicent l’échange…
Je pense aussi que le lecteur doit déjà connaître un minimum l’œuvre de Cohen, en particulier ses chansons, pour distinguer à quel moment Cohen est à prendre au premier degré (« Mon cœur est peut-être froid. J’ai vraiment pleuré quand mon chien est mort. Mais quand mon père est mort, j’avais le sentiment qu’il devait en être ainsi », p. 78) et à quel moment la gravité n’est qu’un masque (« Si on est prêt à vivre sans femme, alors peut-être qu’on peut vivre sans travailler. Sinon, on n’a aucune chance », p. 28), sachant que les deux se mêlent parfois – « À quel point avez-vous récemment été affecté par la disparition de Marianne Ihlen, la muse de vos jeunes années ? / De la même manière que n’importe quel fils de pute sans le moindre cœur l’aurait été face à l’amputation impitoyable de son propre passé » (p. 201)…


(1) Peut-être de clown inquiétant, dans la lignée des bouffons de la Renaissance – sauf qu’il n’a jamais servi aucun roi.


(2) Être bon journaliste n’implique ni d’être bon critique, ni bon intervieweur, et inversement. Soit dit en passant, certaines conversations du volume se répètent, surtout les quatre dernières, avec parfois des questions identiques (et des réponses identiques, ce qui certes ne va pas de soi) ; mais peut-être le propos de ce choix d’entretiens est-il justement de montrer la continuité de la démarche de Leonard Cohen.

Alcofribas
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le 9 nov. 2019

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