Bright Lights, Big City retrace la déchéance d’un jeune journaliste anonyme dans le New York des années 1980, narrateur de son propre effondrement. Désillusionné par sa carrière, abandonné par sa femme mannequin, il erre la nuit de club en club, s’adonnant frénétiquement à la cocaïne pour fuir une douleur dont on ignore encore qu’elle cache, parmi les souffrances qui l’accablent, une vérité longtemps tue. Celle-ci ne se dévoile qu’aux dernières pages, comme la clé de compréhension de sa chute.
L'intention de McInerney consiste à raconter une souffrance intime tout en capturant l’esprit d’une époque désenchantée, avec comme toile de fond et comme caisse de résonance ce New-York des années 80, symbole d’un délitement plus vaste que l’effondrement personnel qui se joue au premier plan. Le roman montre par une succession d’instantanés l'envers du décors de la "big city" et de ses "bright lights" , caractérisé par la solitude, l’épuisement, la quête désespérée de sensations pour combler un vide. Le lecteur en est le témoin privilégié, emmené et immergé par un narrateur qui se raconte à la deuxième personne. Le problème majeure est qu’en décrivant un univers (le New-York des eighties, la drogue, une déchéance sociale et affective) où l’absence de sens est précisément le sujet, McInerney adopte une stratégie narrative consistant en énumérations répétitives de faits et gestes, d'objets, de sensations, de lieux, pour immerger le lecteur dans l’épuisement psychologique du personnage. Mais à la lecture de ce qui ressemble en fait à une litanie de petits riens et à un remplissage permanent d’insignifiances, la question qui peut se poser est celle-ci: cette technique réussit-elle à transcender son propre procédé ou reste-t-elle prisonnière de sa propre superficialité ? En ce qui me concerne j’ai eu la très désagréable impression que cette vacuité était certes le miroir du sujet mais que jamais l'auteur ne montre de capacité pour en sortir. Le livre évite toute analyse approfondie des mécanismes de la déchéance et l’énumération y remplace l’introspection. Est-ce un parti pris réaliste qui montre l’incapacité du personnage à réfléchir ou bien un manque de capacité à rechercher la profondeur sous la surface?
On est en fait ici, je pense, en plein dans les symptômes littéraires d’un courant qui valorise la surface, l'instantané et le fragmentaire. Mais là où un auteur plus talentueux utilisera le non-dit pour suggérer une émotion, Bright Lights, Big City est figée dans la description sans transcendance ou dépassements. Or, souligner la vacuité des comportements et d’un monde ne justifie pas la vacuité du récit. Les choses de la plus petite importance et les faits les plus superficiels peuvent être le sujet d’une exploration profonde.Tout en ne disant rien de façon univoque, encore faut-il que l’œuvre se fasse le miroir de perspectives et de profondeurs. À défaut, le lecteur ne trouvera rien à y projeter car l’énumération ne suffit pas à créer du sens. Comme illustration et contre-exemple, Camus, dans L’Étranger, utilise le détachement de Meursault pour révéler l’absurdité du monde par un style dépouillé mais chargé de sens, alors que McInerney se contente de juxtaposer des fragments par centaines. Chez Camus, chaque détail minimaliste (la chaleur, la lumière...) ne décrit pas seulement un décor, il rend prégnante une atmosphère étouffante. Chez McInerney, c’est une accumulation fragmentaire sans consistance donnant l’impression d’une litanie sans fin, sans rupture. McInerney capture l’essoufflement d’une génération, mais son écriture, prisonnière de ses litanies vides, s’étouffe dans ce qu’elle prétend pourtant dénoncer. Il est difficile d'y cerner un quelconque sous texte allant au-delà de la désillusion ou du désenchantement cliché. En cela Bright Lights, Big City paraît creux. En voulant épouser la vacuité de son sujet, il finit par s’y installer complaisamment. Le roman incarne ainsi, malgré lui, l’art de remplir le vide sans jamais le combler, par une écriture qui se borne à refléter le néant mais qui échoue totalementà l’éclairer.