L'Adversaire par Tempuslegendae
A la page 78 de «LAdversaire», on peut y lire ceci: «Un mensonge, normalement, sert à recouvrir une vérité, quelque chose de honteux peut-être mais de réel. Le sien ne recouvrait rien. Sous le faux docteur ROMAND il n’y avait pas de Jean-Claude ROMAND». Bref, une pure folie que l’auteur aurait presque pu intituler «Le roman d’un menteur»…
Le thème du mensonge parcourt ce récit: de fait, la vie de ROMAND repose sur une véritable fiction. Le passage de «La Chute» de CAMUS qu’a recopié ROMAND et qu’il osait présenter comme «une profession de foi» semble révélateur: «promettez d’être vrai et mentez le mieux possible». CARRERE explore avec perspicacité les origines du mensonge dans l’enfance du faux médecin, et au moment de sa «bifurcation», la fausse identité sociale de praticien entraîne inévitablement l’homme dans une spirale telle qu’il s’invente des connaissances fondées, des placements financiers juteux sur des comptes abrités en Suisse, une maladie autre que la sienne… L’énergie déployée pour mener cette double vie est impressionnante dès le départ, évolutive: «il déployait pour feindre de faire sa médecine la somme exacte de zèle et d’énergie qu’il lui aurait fallu pour le faire réellement» et pose question de la citation annoncée en introduction.
Affabulateur, imposteur, et au final mythomane, ROMAND entretien un rapport pour le moins trouble avec la réalité et la fiction, et semble parfois les confondre, comme après l’agression dont il aurait été victime: «Et j’ai fini par croire que j’ai vraiment été agressé». «La vérité existe-t-elle?» est d’ailleurs le sujet que J.C ROMAND a choisi de traiter au baccalauréat; le pire est qu’il s’en sort avec une excellente note.
Avant de rentrer dans un processus de clivage, phase symptomatique du narcissisme criminel dont le sujet s’emprisonnera fatalement, CARRERE prend soin de décortiquer les différentes étapes du «mensonge ROMAND». Pour l’auteur, le mensonge est l’œuvre pure de «L’Adversaire»: «Qu’il ne joue pas la comédie pour les autres, j’en suis sûr, mais est-ce que le menteur qui est en lui ne la joue pas? (…) est-ce que ce n’est pas l’Adversaire qui le trompe?». Cette vie de mensonge fera basculer ROMAND dans le crime (au pluriel), et lui donnera toute sa dimension monstrueuse.
Désormais, on peut comprendre la raison qui a prévalu une telle énergie déployée par l’auteur pour écrire un roman, qui dans le fond, ne s’adapte à aucun genre précis de littérature. Pourtant CARRERE a bien utilisé, et de façon géniale, les ingrédients de base à savoir: l’autobiographie, la biographie et le roman.