L'amour
7.4
L'amour

livre de François Bégaudeau (2023)

Cinquante ans dans la vie ordinaire d'un couple banal, de la rencontre aux derniers jours.

Voilà, c'est tout.

Ça tient en 96 pages.

Et c'est bouleversant.


Je connais mal l'œuvre de François Bégaudeau. De lui, avant ce dernier texte, je n'avais lu que l'un de ses tout premiers, Entre les murs, immersion dans le quotidien d'une classe de collège et dans la vie d'un professeur de français - prix France-Culture / Télérama en 2006 et Palme d'Or à Cannes en 2008 dans son adaptation par Laurent Cantet, avec l'auteur dans le rôle principal. Plutôt un bon souvenir, du reste, en ce qui me concerne, même si le roman comme le film avaient fait causer.

Je ne peux pas dire non plus que j'apprécie le personnage Bégaudeau. Intelligent, certes, mais provocateur, me donnant parfois le sentiment de tutoyer une vulgarité assez hérissante. Peut-être un a priori sorti de je ne sais où, mais suffisamment partagé par nombre de gens pour que ça ne doive pas être sans fondement.

Avoir eu l'occasion de côtoyer professionnellement l'énergumène dans un festival de littérature ne m'a guère donné l'occasion de modifier mon point de vue, hélas.


Mais ce court roman, si. Au moins d'un point de vue littéraire, ce qui, après tout, nous intéresse au premier chef.

Avec L'Amour, Bégaudeau a tout bon. Il risque et réussit un projet dont l'ambition est inversement proportionnelle à la banalité apparente de son sujet : faire tenir toute la vie d'un couple en si peu de pages, traduire une relation de couple ordinaire sans jamais céder à la surenchère de la fiction, en restant au plus près du quotidien, du réel, sans pratiquement aucun effet de manche.

Allez, si, il s'en accorde un, au tout début, en nous faisant miroiter une passion flamboyante, avec un sportif beau et grand dans le rôle de l'amant - cliché apparent, fausse piste très maligne, qui dégage la piste pour la véritable histoire d'amour, celle de tous les jours, entre un homme et une femme semblable à n'importe qui. Ni beaux ni moches, ni bêtes ni brillants, rien d'exceptionnel, sinon leur capacité à vivre ensemble et à tracer leur chemin dans l'existence.


Cette banalité qui contamine l'écriture même, fluide et discrète (mais extrêmement travaillée pour parvenir à ce résultat), cette banalité a pu rebuter certains lecteurs. Pour ma part, elle m'a séduit, embarqué, je m'y suis retrouvé, ou plutôt j'y ai sans doute retrouvé des images familières, liées à mes parents, ou à des proches, ayant peu ou prou suivi le même fil.

Très habile, Bégaudeau parsème son récit de marqueurs efficaces qui arriment cette longue histoire dans le temps, nous permettant d'identifier le passage des années en reconnaissant ici la décennie 80, là celle des années 2000. Rien de tape-à-l’œil, juste ce qu'il faut pour donner la personnalité nécessaire à son texte, pour l'inscrire - pour reprendre un titre de Jean-Paul Dubois - dans une vie française.


Et puis, suivant cette route dont l'issue est inévitable, puisqu'elle est celle de toute existence, on se surprend à sentir l'émotion monter. Les dernières pages, je l'avoue sans honte, m'ont mis les larmes aux yeux. C'est simple, c'est triste, c'est naturel. C'est beau.

Belle réussite de l'excellente rentrée littéraire 2023, L'Amour n'a pas volé son magnifique succès auprès du public. Comme quoi, parfois, dans certaines circonstances acceptables, il est bon d'oublier la personnalité de l'auteur pour se concentrer sur son travail. Cela demande un effort, que personne n'est obligé de faire. Mais cela peut valoir le coup.


ElliottSyndrome
8
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le 3 août 2024

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