Le narrateur a quarante et un ans. Dix années exactement se sont écoulées depuis qu'il a franchi, pour la dernière fois, le seuil de la maison parentale. « Tu reviendras nous voir ? » lui a lancé sa mère sur le pas de la porte. Il a répondu non. Et il n'est jamais revenu. Ces dix ans sont l'anniversaire qu'il célèbre aujourd'hui, non pas avec des bougies, mais avec des mots pour remonter le fil d'une enfance et d'une jeunesse passées sous la coupe d'un père tyrannique et d'une mère qui, par amour ou par épuisement, a choisi la soumission absolue.
Le père n'est pas un monstre : il ne hurle pas toute la journée, il ne brise pas de meubles en permanence. Il règne par le détail, par l'humiliation quotidienne distillée goutte à goutte : une domination sournoise, humiliante.
Bajani ne juge pas. Il ne pardonne pas non plus. Il décrit. Avec minutie, il dissèque les mécanismes de l'emprise domestique, la façon dont la violence ordinaire s'infiltre dans les gestes les plus banals : une remarque sur la manière de tenir une fourchette, un regard qui pèse, un silence qui punit. Et surtout, il montre comment la mère, en se faisant complice passive, transmet la blessure à ses enfants, une blessure que le fils choisit de ne pas reproduire, au prix d'une amputation familiale totale.
Andrea Bajani signe ici un texte bref qui fissure l'un des derniers grands tabous : celui qui consiste à dire, sans haine ni mélodrame, que, parfois, la famille est l'endroit le plus dangereux qui soit, et que s'en extraire peut être un acte de survie.