L'Argent
7.4
L'Argent

livre de Émile Zola (1891)

"L'effroyable chose, que cette passion du jeu !"

Le volume précédent, La Bête humaine, se terminait sur une des images les plus fortes de la littérature du XIXème siècle : un train sans conducteur, lancé à toute allure, à l’aveugle, menaçant de s’écraser à chaque instant dans une catastrophe dont personne ne survivra. Une allégorie évidente d’un Second Empire courant à sa perte de façon aussi aveugle qu’inévitable, entraînant avec lui toute une population qui ne peut même pas en sortir.

Cette image de la machine lancée de façon démentielle, filant à toute allure vers le cataclysme, revient à plusieurs reprise dans L’Argent. Dans un sens premier, cette métaphore désigne la banque, L’Universelle, créée par Saccard. Une banque qui connaît une ascension fulgurante, devient en quelques mois une des valeurs les plus recherchées de la Bourse de Paris. Mais il suffit de connaître un peu Zola pour deviner, très tôt, que la catastrophe est inévitable, et qu’elle entraînera avec elle tous ceux qui, n’y connaissant souvent pas grand chose en affaires financières, ont foncé en ayant une confiance aveugle en Saccard.

Il est d’ailleurs intéressant de constater que ce roman, publié en 1891, possède la même organisation que les films de gangsters ou films mafieux de nos jours : deux tiers de l’action pour nous narrer une ascension fulgurante, puis un tiers pour rendre compte qu’une chute que tout le monde attendait et dont la violence emporte tout sur son passage.


Ce train en pleine surchauffe, c’est aussi Saccard lui-même. Un Saccard qui, emporté par ses idées, par son goût immodéré de l’argent, perd littéralement pied, pris d’une folie dont il va contaminer les autres autour de lui. C’est son fils, Maxime, qui en dressera un portrait très juste : Saccard est fasciné par l’argent, comme une obsession morbide. L’argent pour lui-même, pour ce cumul de chiffres insensés. L’argent comme une addiction, dirait-on aujourd’hui, pour laquelle il est prêt à sacrifier tout, en priorité les humains. L’argent tient lieu de seule morale. Il ne cherche même pas l’argent pour le pouvoir que cela pourrait lui conférer. Non. Juste le cumul de l’argent, pour lui-même.

D’ailleurs, toutes ses interactions sociales ne se font que sous le prisme de l’argent. Y compris ses histoires de couple :

« Et, d‘ailleurs, lui-même n’avait jamais connu de grandes passions, étant de ce monde de l’argent, trop occupé, dépensant autre part ses nerfs, payant l’amour au mois. Aussi, lorsque l’idée de la femme lui vint, sur le tas de ses nouveaux millions, ne songea-t-il qu’à en acheter une très cher, pour l’avoir devant tout Paris, comme il se serait fait cadeau d’un très gros brillant, simplement vaniteux de le piquer à sa cravate. Puis, n’était-ce pas là une excellente publicité ? un homme capable de mettre beaucoup d’argent à une femme, n’a-t-il pas dès lors une fortune cotée ? »


Que L’Argent (le roman) soit une sorte de tragédie moderne, c’est une évidence qui s’impose assez vite. Quand Saccard essaie de monter son projet, beaucoup de gens le lui déconseillent, y compris des personnalités connaissant parfaitement les rouages du monde de la finance. Et Saccard doit non seulement batailler pour monter sa banque, mais aussi mentir ouvertement, prétendant avoir le soutien de son influent frère Eugène Rougon, un des ministres les plus importants du moment, avec qui il est en froid, voire en conflit ouvert depuis longtemps. Zola multiplie les détails et les scènes qui annoncent aux lecteurs l’issue fatale. Cela rend d’autant plus dramatiques tous ces portraits de personnages secondaires qui confient toutes leurs économies à Saccard dans l’espoir de devenir plus riches.

C’est un peu ce qui distingue ce roman des autres Rougon-Macquart : en plus d’être un drame personnel, L’Argent nous propose le drame de toute une communauté qui s’était réunie autour de cette Banque Universelle. En coulant, Saccard emportera avec lui les économies de dizaines de personnes qui se retrouveront sans rien pour survivre.


Zola fait de Saccard un portrait plutôt contrasté. Certes, le personnage est directement responsable de la chute de la Banque et de la perte de tant de millions, mais sans jamais le faire exprès. C’est plus un maladroit qu’un mauvais homme. Certes, c’est un « amputé du coeur » (je ne sais plus qui disait ça, je crois que c’est Brel), quelqu’un qui réduit ses relations sociales au strict minimum exigé par son obsession de l’argent. Mais à bien des reprises on sent aussi que c’est un homme bien, un personnage humain, capable d’être charitable. Plusieurs fois, on le voit prendre pitié de telle ou telle personne mais, dans son incapacité à penser à autre chose qu’au monde de l’argent, il pense que la seule solution aux malheurs des gens, c’est de leur donner des actions dans sa société.

Les deux derniers chapitres montrent bien ce contraste concernant Saccard. Ils sont centrés sur Mme Caroline, qui déteste désormais Saccard mais qui ne cesse d’entendre, autour d’elle, des gens qui louent le protagoniste, même s’ils ont tout perdu dans le pari risqué de l’Universelle.

L’arc narratif concernant Victor aurait pu être un des plus importants du roman. Il aurait alors offert un contrepoint passionnant à cette description du monde de l’argent-roi et des échanges d’actions. La plongée dans les bas-fonds les plus sordides de la capitale, dans ces bidonvilles pleins de misère et de maladies, est un des chapitre les plus terribles des Rougon-Macquart. Hélas, je trouve que ça reste trop en mode mineur, comme une menace qui, certes, ressurgit à intervalles réguliers pour montrer l’instabilité de la situation de Saccard, mais qui n’est pas pleinement exploitée.


Si l’argent tient lieu de substitut aux relations humaines, il est aussi au centre d’une véritable religion. Une religion avec ses prophètes (le tout-puissant Gundermann, par exemple), mais aussi son temple : la Bourse. Zola décrit le bâtiment et son fonctionnement comme un véritable temple, avec son « saint-des-saints », lieu sacré où ne peuvent entrer que quelques personnes initiées, avec leur langage et leur fonctionnement qui est forcément occulte pour les personnes extérieures, ce qui en renforce encore l’aspect mystérieux, donc attirant.

Cet aspect religieux traverse tout le roman. L’une des motivations clairement affichées par Saccard pour la création de sa banque, c’est de fonder un établissement ouvertement catholique, qui concurrencerait la mainmise juive sur la finance. Et le roman va instaurer un véritable duel entre Saccard et Gundermann, qui culminera dans le chapitre 10, où la Bourse sera un véritable champ de bataille, lieu d’un affrontement calqué sur celui de Waterloo.

Pour compléter cet aspect religieux, Zola a nommé la banque de Saccard « L’Universelle », ce qui est l’étymologie grecque de « Catholique ».

Peut-être est-ce en rapport avec la religion, mais dans cette aventure, la raison semble avoir déserté les personnages (principaux ou secondaires). C’est quand la tension retombe, quand tout est fini et que la catastrophe est passée, ne laissant que des champs de ruines (et Zola a des images magnifiques dans les 50 dernières pages pour décrire cela), que les gens semblent reprendre leurs esprits et se rendent compte de la folie à laquelle ils ont participé, une folie qui ne pouvait que mal se finir.


L’un des fondements du roman, c’est l’assimilation entre le parcours de Saccard et de sa banque et l’Empire lui-même. Ainsi, les plus grands succès de L’Universelle sont concomitants des grandes réussites de l’Empire (la plus grande victoire boursière de Saccard a lieu au moment de l’Exposition universelle de Paris en 1867), et les deux sont liés (la victoire diplomatique de la France est associée à une opération de bourse parmi les plus heureuses). A l’inverse, la chute de l’Universelle est qualifiée de « débâcle » et précède de peu la guerre fatale avec la Prusse.

En gros, dans ce roman, Zola fait un portrait complexe d’un Empire politique fondé sur le pouvoir de l’argent, un pouvoir par nature instable, dénué de toute morale, et ne pensant qu’à son propre intérêt. Du coup, l’instabilité des empires financiers préfigure celui de l’Empire politique.

L’autre aspect socio-politique mis en évidence par Zola, avec beaucoup de finesse, c’est la chute, la disparition même, de l’aristocratie. Les principales victimes de Saccard sont des nobles, dont la situation financière n’était déjà pas très florissante auparavant. Saccard le dit lui-même : cette noblesse avait déjà beaucoup perdu quand elle était passé d’une richesse liée à la possession foncière (des terres, des forêts, etc.) à une fortune financière, beaucoup plus évanescente, plus instable, et le plus susceptible de disparaître dans des opérations de bourse. Dans ce changement majeur, l’aristocratie a perdu son âme, les nobles se changeant en boursicoteurs naïfs ou cruels selon les cas.

C’est ainsi que Zola met, en contrepoint de Saccard et des joueurs professionnels en Bourse, un personnage discret mais magnifique, la princesse d’Orviedo. Cette veuve a hérité de son mari une fortune (300 millions) qu’il avait acquise à la Bourse de façon frauduleuse (et Zola semble vouloir nous montrer que les fortunes faites à la Bourse sont toutes frauduleuses). Et depuis la mort de son mari, horrifiée par cet argent qu’elle juge maléfique, elle passe son temps à le dépenser sans compter dans des bonnes oeuvres (création d’écoles et d’hôpitaux, etc.). A la fin du roman, elle est heureuse parce qu’elle est ruinée, constituant ainsi l’exact contrepoint des autres personnages.

Si L’Argent est un roman un peu complexe au démarrage (Zola nous présente de très nombreux personnages dans le seul premier chapitre, et en règle générale il y aura beaucoup de personnages secondaires ici) mais qui, finalement, se révèle passionnant, admirablement écrit et très émouvant.

SanFelice
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le 8 juin 2026

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