Des journalistes ont passé deux ans à cartographier les liens entre le rap français, le narcotrafic et le capitalisme débridé (200 entretiens, 350 pages).
Le résultat est sérieux, documenté, nécessaire.
Mais il mérite une lecture critique.
Le vrai sujet de L'Empire n'est pas le crime. C'est la conversion du capital symbolique en capital économique.
Des rappeurs longtemps tenus à l'écart, sont devenus figures populaires incontournables, courtisés par l'Élysée, les grandes fortunes françaises et les marques de luxe. Mais à quel prix ?
Ce qui est présenté comme une anomalie est en fait un système qui fonctionne exactement comme prévu, il y a des innovations économiques opérées par la marge (les rappeurs marseillais et leur entourage, prod à l'organisation mafieuse), et le système tente de récupérer la subversion des marges dès qu'elle devient rentable.
C'est la domestication des dominés par leur propre succès. Le rap a gagné l'industrie. L'industrie a gagné le rap.
Ce que le livre évite, et qui veut bien dire quelque chose (censure ?) : la question des majors.
Les majors , Sony, Universal, Warner, Believe, versent en connaissance de cause des millions à des structures contrôlées par des criminels. Des cadres admettent, sous couvert d'anonymat, avoir franchi des lignes et être pris à leur propre jeu.
Et pourtant la focale narrative reste sur les rappeurs, leurs entourages, leurs excès. Les multinationales du disque apparaissent en arrière-plan, presque victimes d'un système qu'elles ont pourtant construit, financé, et dont elles ont capté la valeur.
C'est le biais classique du journalisme d'investigation sur les milieux populaires : on descend dans les caves, on remonte rarement jusqu'aux conseils d'administration.