« L'épistémologie bourgeoise a réalisé une double opération : habiliter l'autorité de la classe qui dispose du langage (par la logique formelle) et dans la pratique sociale habiliter la situation de fait, politique et historique, en la réifiant en pré-réflexif révélé par l'épistémologie. Tel est le modèle épistémologique de la bourgeoise. La stratégie de l'idéalisme subjectif est d'établir un hiatus entre l'existentiel et le savoir, entre la pratique et la théorie, entre la classe cultivée et la classe productive, entre la vie intime et le discours scientifique, pour profiter doublement en jouant sur les deux tableaux : par l'autorité du savoir (statut de classe) et par le pouvoir de la nature (qui donne même le sens au savoir). La dualité entre la pratique et la théorie doit être maintenue (au prix de l'aporie nominalisme-réalisme) pour maintenir la ségrégation de classe. Il faut empêcher la non-intellectualité d'accéder à la transparence et au savoir d'elle-même, qui serait sa désaliénation, en la réduisant à un résidu à tout savoir. »
« Aussi, le réalisme radical, qui prétend exprimer la totalité du réel trouve une nouvelle application. La polarité du réel se délimite par la relation de l'être et du code, c'est-à-dire, de l'épistémologie (de classe) et de l'ontologie. La réalité se révèle par le discours théorique proclamé, qui révèle, par son inversion, la réalité cachée. La méthodologie qu'est le réalisme radical consiste donc à reprendre le discours idéologique de la classe dominante d'une époque et de révéler à travers lui la réalité qu'il cache. Nous dirons que l'être et le code sont le double aspect de la réalité, comme être non dit (et non su), "l’inconscient", et comme codification de l’existentiel et du savoir de la classe dominante. (Et la lecture va du code à l'être. C'est par le savoir que l'être est représenté.) L'être et le code sont la double révélation du réalisme radical. Le négatif de la bourgeoisie révèle donc des rapports de classe, c'est-à-dire le réel. La codification du non-dit autorise, par son interprétation inversée, la connaissance du réel. »
« À quelles conditions logiques doit répondre un ensemble ? Le champ de production peut être considéré comme un ensemble lorsque son procès de production inclut la "totalité" : la logique de la production économique et la logique du superstructural. Et ces deux logiques doivent apparaître selon une continuité spécifique à l'ensemble, de telle manière que la manifestation superstructurale la plus spécifique ne soit qu'un effet de l'infrastructure. Cette continuité de l'ensemble doit se compléter de l'interaction, spécifique à l'ensemble, de l'infrastructure et de la superstructure ; il faut établir dans quelle mesure et par quelle configuration le superstructural peut agir sur l'infrastructure. Le procès de production est l'étude de cette mutation interne, dans la continuité d'un mode de production, selon la fixation d'une force productive. Tel est l'objet de notre étude : la dialectique de cette production interne, la connaissance des passages, le relais des nécessités, la genèse des déterminations de classe. C'est ce mûrissement progressif qui fait l'homogénéité d'un ensemble, de ses fondements à son sommet, et c'est le déplacement de la nécessité qui est l'essentiel de la définition. Et nous précisons bien que c'est la génétique de l'ensemble qui est notre problème, la stratification historique des déterminations économico-sociales. Nous devrons montrer l'accumulation des stratifications historiques en tant qu'ensemble, c'est-à-dire les lois historiques de la fixation, de l'oubli, de la prospective. »
« Et effectivement ce système, par ses composantes, transcende le sujet, qui alors n'est qu'un effet. Le "Ça parle" est alors l'expression des rapports de production et de l'échange. La syntaxe de l'être (R — S — s) se redistribue dans la sémantique qu'est l’inter-subjectivité. Mais, s'il est vrai que ces composantes syntaxiques de l'être sont logiquement antérieures au sujet, il est faux de ne prêter à ce sujet qu'un rôle négligeable. Bien au contraire ! Ce n'est que par le corps-sujet que l'être accède à l'existence. Le corps-sujet est l'acte de l'être. Si le corps-sujet est le dernier maillon de la production il en est aussi le signifieur. Il est le lien synthétique des données syntaxiques : en ce sens il est déjà plus qu'un effet. Puis il est le lien unitaire de l'action qui agit sur l'être. Le corps-sujet est effet et cause ; produit de la praxis il produit la praxis. »
« Cet ordre de la production nous a permis non seulement de dénoncer le néo-kantisme mais aussi l'idéologie du signe. L'ordre de la production est du référent (les trois infrastructures) au signifiant et de celui-ci au signifié. (R — S — s). Il est ternaire. Et non binaire comme le voudraient les idéologues du signe qui oublient la réalité (le référent) pour pouvoir faire d'un effet, superstructural, la réalité même. En toute bonne foi de la mauvaise foi, puisque l'univers du signe est le mode d'expression et de participation de la bourgeoisie et qu'il est la seule réalité connue des non-producteurs. Et ces idéologues peuvent pousser la malice (ou la naïveté ?) jusqu'à proposer une énorme inversion : le signifiant (qui n'est qu'un effet du réel) va se proposer pour la cause réelle des signifiés (incorporels ineffables). L'ordre du superstructural (le système des signifiants) se substitue à la nécessité infrastructurelle et se prend pour la réalité même ! »
« Telle est la problématique de l'être : la systématique des rapports de classe, la systématique des rapports de la production à la consommation, la dévoile. [...] L'inconscient est le lieu de rencontre de la dualité production-consommation, de leur incompréhension historique. L'être, de l'épistémologie bourgeoise, n'est que le déchirement historique, la distance d'un producteur frustré de sa production et d'un consommateur non productif. Il est le non-savoir réciproque de la systématique productive (non-savoir de la consommation, culturelle, et des signes et valeurs qu'elle sécrète) et de la systématique du consommateur (non-savoir du procès de production). Et la liberté, de définition bourgeoise, n'est autre que le refus de connaître le vrai lien du producteur au consommateur, la nécessité de ce cycle. Cette liberté est la négation de la nécessité. Le bourgeois est libre, mais de par l'aliénation de l'ouvrier. »
« Il va de soi que le sens se dit dans et à partir d'un commun système phonologique. Tout signe est matériel. Mais si, à un premier moment, le phonème est le sens, parce que privation d'histoire, répétition organique, l'histoire n'est autre que l'arrachement à la nature, une progressive distanciation du sens et du signe. Ainsi se constitue tout un savoir, comme négation du système phonologique. Et qui est l'histoire : savoir non matériel, système culturel. Et l'inconscient n'est plus la première nature mais tout ce savoir historique, tout cet acquis, nié par le pur répétitif, le mécanisme des combinatoires, la réification culturelle qu'est la première nature, la présence organique. »
« Entre la structuration féodale et l'entendement la distance se fera infranchissable. L'événementialité, la chronique de la nation, est le constat de la déstructuration par la dynamique et restructuration, non acquise, tentative de compromis, puis scission. Et cette événementialité n'est autre que l'impossibilité d'organiser la praxis globale dans des séries homogènes et continues selon une finalité commune, sans ambiguïté. La discontinuité est dans les faits car les deux praxis (des cellules et du corps national) sont conflictuelles, oppositionnelles, comme les deux systèmes du relationnel, comme les ordres et ce qui devient la bourgeoisie de robe. »
« Le romantisme, figure particulière de l'esthétique, est donc le contradictoire de l'action collective, progressiste, révolutionnaire. L'idéalisme subjectif est devenu contraire à la volonté générale : de sa nécessité, objective, il s'est perverti en fixation affective et réactionnaire. La subjectivité est devenue totale négation du politique. [...] Science et art bourgeois couvrent ainsi la totalité du champ culturel ; la science, du général, ne délivre qu'un savoir parcellaire, parce que l'art, de la singularité ineffable, accède à l'absolu. »
« Au contraire, si la lutte des classes est la cause de toute chose, la Révolution permet d'accéder à l'universel concret : le relationnel sans transcendance, sans médiation, sans négatif, sans symbole. Alors le relationnel crée l'ontologie, le code crée et la production et la consommation. L'individualisme, qui n'est que le résidu du code, s'efface dans l'universel concret. Telle est, nous semble-t-il, l'alternative : une interprétation néo-kantienne du marxisme, qui ne touche pas au statut de l'individualisme bourgeois, ou bien une conception radicale de la lutte des classes, comme immanence du procès de production à toute détermination humaine. »